mardi 30 juin 2009

Un Aller simple



Didier Van CAUWELAERT, "Un Aller simple", Albin Michel, 1994, Le Livre de Poche
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Il fait chaud. C’est le dernier jour d’école. J’écris dans mon jardin. L’école, elle est juste derrière les palissades. J’entends les derniers parents dire au revoir aux instituteurs puis les voitures monter doucement vers la route. Pendant deux mois, le quartier va être plongé dans un calme auquel on ne s’habituera pas. On n’y peut rien : dix mois par an, on vit au rythme de cette petite école primaire derrière laquelle on a fait construire notre maison. C’est pratique ; on a beaucoup d’enfants. Un jour, ils grandiront et on n’aura plus à aller de l’autre côté du jardin… Il y a des gens aussi que l’on ne verra plus… C’est la vie.


C’est l’été aussi et, même en Belgique, il peut être beau. Parfois, il l’est. Tout à l’heure, j’ai parlé avec ce vieux monsieur tout blanc, pour la dernière fois peut-être. Quand il fait beau comme aujourd’hui, on parle parfois longtemps. Il venait conduire et rechercher son petit-fils tous les jours. En septembre, le gamin ira à « la grande école ». C’est dommage, je suis un peu triste. Il nous arrivait de parler de livres. Il aime les livres et il sait combien je les aime aussi. Lui, il lit de tout, absolument de tout et c’est un très bon critique.


Ses conseils ne m’ont jamais déçue. Il apprécie surtout les grands auteurs russes et Joyce. Il dit que c’est une sorte de dieu, qu’un jour il y aura sa statue dans toutes les écoles. J’aime bien quand il dit ça. Je trouve que j’ai de la chance de connaître un vieux monsieur qui voue un culte à James Joyce mais il n’y a pas que ça. Il est comme moi : il aime les histoires, les vraies, celles qui le surprennent au détour d’une journée. Van Cauwelaert, il aime bien. Il dit qu’il ne s’en lasse pas et que ce n’est pas grave s’il n’écrit pas comme Dostoïevski. Il a raison et puis Van Cauwelaert, il écrit bien. Moi, je trouve qu’il écrit bien et surtout, qu’il raconte encore mieux. Avec lui, on ne voit pas les pages passer et ça, ça relève de la magie. « Un Aller simple », rien que le titre, déjà il est plein de promesses, non ? Allez, dites oui !


Merci.


On ferme les yeux (à moitié) et on imagine une vallée que l’on invente. C’est là qu’on veut aller, dans une légende qui n’existera que pour nous, parce qu’on le veut… Partir dans un lieu qui n’existe pas, parce qu’on nous chasse, parce qu’on est différents, parce qu’on nous trahit, parce qu’on nous guide, parce qu’il faut bien aller quelque part… peu importent les raisons puisqu’on écrira. Écrire ses illusions, sans s’en rendre compte, devenir le narrateur d’un roman que l’on n’a pas forcément choisi… c’était ça, le défi de ce livre. Ensuite, se retrouver dans des endroits dont on ne soupçonnait même pas l’existence et en faire des petits coins de paradis.


La pièce a six mètres sur sept ; j’ai mesuré avec mes jambes. C’est la première fois que j’ai une chambre d’hôtel à moi, et ça fait quelque chose au début. J’ai joué avec la télé, les robinets, les petits savons, l’espèce de machine à laver les chiens, qui sert finalement à cirer les chaussures, et puis je me suis embêté.
Je suis resté un moment sur la terrasse, à regarder la mer, le sable, la lune, les étoiles, la rambarde, les carreaux par terre. Ça sentait je ne sais pas quoi, plutôt bon. L’air était léger, presque trop, ça manquait de voitures, il y avait trop de silence. Je me disais : je suis peut-être dans le pays de mes ancêtres.


Aziz a vingt ans. Il est d’origine française mais il a été recueilli petit par des Tziganes et il est devenu un des leurs, ou presque. Depuis qu’il a douze ans, il passe ses journées à voler des autoradios. Il vit à Marseille et tout va bien pour lui. Il se perd souvent dans les pages de son vieil Atlas (« Elevé au milieu des nomades immobiles, je désirais partir, souvent, si fort, mais partir sans personne, c’est un peu comme rester. ») Il s’apprête même à se fiancer avec Lila qu’il aime depuis toujours. Malheureusement, le jour des fiançailles, les choses tournent mal : descente de police, arrestation, accusation de vol et justement, la France à la recherche d’un « exemple », rapatrier dans son pays d’origine un « illégal » en mettant tout en œuvre pour le réinsérer, l’aider à renouer avec ses racines… Aziz, il est forcément marocain ; c’est écrit sur les papiers. Sauf que les papiers sont faux…

Un attaché humanitaire inaugure avec lui cette mission d’un genre nouveau et les voilà partis tous les deux à la recherche d’une vallée qu’Aziz, qui n’a jamais quitté Marseille, invente petit à petit.


À savoir quand même que « Un Aller simple » a remporté le Prix Goncourt en 1994. Le roman est souvent proposé aux adolescents dans les écoles parce que, au-delà du côté attachant et drôle du héros, il aborde des thèmes comme la tolérance, l’amitié, la trahison, la manipulation de la presse, les clichés, le mensonge, la relation père-fils, le deuil, l’amour, la séparation, le pardon… et on pourrait en ajouter deux pages mais bon…une fois qu’on se laisse aller à discuter de la « thématique des livres » si on n’a pas encore ouvert le livre, on n’a plus envie de le lire… (enfin, en ce qui me concerne).
J’ai marqué plein de pages que j’aimerais montrer ici (« La journée est passée comme déjà un souvenir, et un souvenir de rien ; on m’avait oublié, c’était la fin de tout et de pas grand-chose… » p.24) mais puisqu’il faut bien choisir, autant rapporter la 28.

Aziz vient d’être arrêté. Son meilleur ami, qui est policier, tente de le réconforter.

- Le seul qu’ils ont trouvé à reconduire, avant toi, c’était un Noir de Basse-Terre. Ils lui avaient déjà pris son billet. Il a fallu qu’on leur rappelle que la Guadeloupe, c’est français. Tu te rends compte ?

Je me rendais compte, mais c’était leur problème. Moi, j’étais marseillais, de cœur, d’accent et de naissance – en tout cas j’avais le bénéfice du doute, et si on devait me reconduire quelque part c’était au virage de la Frioune : mon pays c’était les Bouches-du-Rhône, ma cité Vallon-Fleuri et mon équipe l’OM.


Pignol a poussé un long soupir qui enfonçait ma défense :
- Tu es le premier étranger qui a des papiers, Aziz, et qui vient de quelque part.
- Et si je dis que c’est pas vrai ?
- Tu y gagnes quoi ? Deux ans aux Baumettes pour usage de faux et vol de bijou. Tu tiens vraiment à être français ?


Il avait tourné vers moi des yeux où notre amitié revenait une dernière fois, pour dire à dieu. Il pensait visiblement que mon départ, c’était la chance de ma vie. Rien ne me retenait, je n’avais aucun avenir ; ça ne servait à rien de rester. Là-bas, je pourrai recommencer une autre existence, avec l’aide d’une personne spécialisée. Il m’a serré le genou, très fort, il m’a dit :
- Tu vas me manquer.


J’étais déjà parti, dans sa tête. C’est fou comme les gens s’habituent vite.


(Extrait de Didier Van Cauwelaert, « Un Aller simple »)

vendredi 26 juin 2009

Tempêtes et cadavres

Tempêtes et cadavres, Éditions Volpilière, 2009.

Je dis toujours, à mes enfants, mes élèves, les gens que je rencontre chez mon petit libraire sympa : lire, c’est voyager et, quand on voyage, on est amenés à sillonner bien des routes. Il y a celles que l’on connait, tous ces paysages gravés dans un coin de notre tête et qui nous rassurent et puis les autres, découvertes en fonction des aléas du périple. Je sais de quoi je parle : je me perds partout. Que ce soit à pied, en voiture ou même en bus, je n’arrive jamais à destination dans les temps voulus. J’arrive après mille petits détours et aucun GPS n’est venu à bout de mon manque « d’intelligence spatiale » (c’est comme ça que cela s’appelle : il paraît qu’une partie de mon cerveau est déficiente…)

Avec les livres, c’est pareil : je fais confiance à certains auteurs ou certaines maisons d’édition. Je sais qu’à l’arrivée, mon album à souvenirs sera enrichi de personnages, de passages, d’émotions… bref, de tout ce qu’un bon roman peut nous apporter. À force de « prospecter » dans les librairies ou sur Internet, forcément, on en arrive à faire des découvertes… C’est bon, là ? Vous avez compris ? J’ai découvert un livre, un recueil qui m’a décapsulé le vocabulaire, décoiffé la syntaxe et relooké ma conception des nouvelles. Vous savez bien (je l’ai déjà écrit ici), je lis toujours les recueils de nouvelles par petites doses, je m’en sers comme petits pansements, ou comme petits interludes. Celui-ci pourtant, je l’ai lu d’une traite ou presque parce que… enfin, vous savez bien, n’est-ce pas, pourquoi on lit un livre d’une traite.
Je l’avais reçu le matin, puis emporté sur mon lieu de travail où une collègue me l’a emprunté. Elle l’a lu d’un bloc elle aussi. Son enthousiasme m’a titillé les mains. Que j’ai dégainées : hop ! voiture, maison, transat, lecture.

Alors, comment vous convaincre que ce recueil écrit par sept auteurs vaut la peine d’être lu ? Comment vous dire que ça fait un bien fou de sortir des sentiers battus ? Que ça vaut le coup de faire une « lecture expérimentale positive » ? Pas facile avec des nouvelles : impossible de les résumer, d’aborder tous les personnages, les cadres et patati patata tout ce qu’on déballe toujours à propos de ses lectures. Une seule solution : un plongeon, en pleine tempête. Fermez les yeux, vous allez voir ! Heu… Non, ouvrez-les, ce sera plus facile pour lire mais faites comme s’ils étaient fermés, ok ?

Un cambriolage qui tourne au carnage.
La sueur qui perle sur le front.
Une petite amie maniaque de la propreté.
Des corps abandonnés dans des fossés.
Des demandes en mariage.
Des bébés qui naissent.
Le miracle de la vie.
Encore des morts.
Une île paradisiaque.
Une autre.
Des cadavres alignés.
Des avis de tempête.
Des photos.
Une vie qui bascule.
Une maison de retraite.
Des scénarios sans bavure.
Des nœuds coulants.
Avis de tempête.
Des sourires.
Des lettres au fond des poches.
Des cadavres.
Encore.
Crise économique.
Licenciements.
Une rumeur.
Le désespoir.
Et toutes les blessures qui remontent à l’enfance.
Des fenêtres que l’on traverse.
Le vide.
Tempêtes.
Cauchemars.
Profit. Rentabilité. Votes à mains levées.
Cauchemars cauchemars.
Tempêtes.
Des maisons à protéger.
Et des vies.
Flash info.
Apocalypse peut-être…
Une maison où l’on s’engouffre, pour se protéger.
De la tempête et aussi de…
Des maléfices.
Le silence des salles enfumées.
Des corps qui disparaissent.
Des arbres déracinés.
Du linge qui claque sur les cordes.
Un téléphone qui sonne qui sonne qui sonne…
Une chambre…


Un dernier mot avant la page 28 : les styles des auteurs, tellement différents, valent le détour puisqu’on aime voyager. C’est du bon et moi, j’ai envie de dire « merci les éditions Volpilière » et G@rp, Catherine H., Alain Galindo, Maya Byss, Nicolas Gramain, Vincent Cuomo, François Baure !

Les titres des nouvelles :

Où il est question du bon côté des choses
Autant en emporte la tempête
J’y étais, dans la tempête !
Brain storming.
Marilyn et le soukougnan
Niveau III pour licence IV
Fait d’hiver

Et la Page 28 :

Hervé sentit un frisson lui parcourir l’échine. Il avait beau avoir déjà vu des scènes de crime durant ses dix ans de carrière, il n’arrivait pas à rester détaché. En un sens, il s’en félicitait. Pour lui, c’était la preuve que, malgré les ignominies les plus infâmes qu’il côtoyait chaque jour, il restait humain. Pour l’instant.
— L’agresseur ou les agresseurs ont-ils pris quelque chose ? lança-t-il.
Elodie Hénin se tourna vers lui. Lieutenante de police stagiaire gâtée pour une de ses premières missions. Accessoirement, une histoire d’un soir qu’Hervé préférait oublier. Il n’avait pas été glorieux cette nuit-là. Pour tout dire, il avait même été un peu rapide en action. Elodie avait tenté de le rassurer, de lui expliquer que cela pouvait arriver. Mais il ne pouvait s’empêcher de se sentir gêné aux entournures. Virilité bafouée ou un truc de ce genre.
— Non, à première vue, ils n’ont rien pris, dit-elle. Rien n’a été fracturé ni ouvert. Nous continuons à chercher mais je pense que ce n’est pas un cambriolage classique ayant mal tourné.
— Alors, récapitulons. On a… qui ?
— Alfred Mangin et sa femme, Caroline. Trente-six ans de mariage quand même. Lui est à la retraite depuis un an. Ancien ébéniste. Elle aussi est retraitée. Elle a travaillé comme secrétaire. Aucun problème à signaler. Un couple sans histoire, d’après les voisins.
— Oh, il en suffit d’une pour qu’une vie bascule, murmura Hervé. Qui d’autre ? Leur fils ?
— Oui, Pierre. 17 ans. Un lycéen banal. Studieux, calme, amoureux aussi.
— Appelle l’équipe scientifique et… merci pour ces éléments, Elodie, conclut-il doucement.
Elle tourna les talons, un grand sourire aux lèvres. Tout n’était peut-être pas définitif entre eux. Il lui faudrait peut-être faire face à ses défaillances.
Pensif, Hervé jeta un coup d’œil au salon où se trouvaient les cadavres. Dans tout ce fatras, un détail lui sauta à la figure.
(Extrait de Autant en emporte la tempête, dans Tempêtes et cadavres)


Important aussi: le service des éditions Volpilière m'a sidérée. On commande, si on a un souci avec le site ou les démarches (pourtant simples), on peut envoyer un petit mail auquel on nous répond tout de suite. Quatre jours après, on reçoit le livre (10 euros) avec un petit mot d'un des auteurs qui nous souhaite une bonne lecture. On peut aussi commander en librairie.

mardi 23 juin 2009

Lunar Park


Bret Easton ELLIS, « Lunar Park », Robert Laffont, 2005, collection Pocket.

Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? C’est ce que je répète toujours à mon mari qui s’obstine pourtant à m’expliquer à l’aide de grands discours argumentés comment ranger un placard de façon intelligente alors qu’il suffit de fermer la porte dudit placard et c’est bon comme ça j’ai pas que ça à faire... Pour les livres, c’est la même chose : pourquoi faudrait-il toujours en parler à grand renfort de palabres assommants qui n’ont pour effet que de nous donner envie d’allumer la télévision pour zapper entre « la Nouvelle Star » et « les Experts ». Un livre, c’est d’abord un voyage. On en garde des souvenirs, livresques d’accord, mais avec un peu de bonne volonté, on peut y mettre des images, se faire un bel album qu’on montrera à l’occasion à ses amis. Rares sont les gens qui font des conférences après un voyage (sauf, bien entendu, les ornithologues qui partent étudier la danse nuptiale des pigeons ou la psychologie des kangourous harcelés sexuellement).


Un voyage donc. Un jour peut-être, ce mot deviendra synonyme de « fiction », « roman ». Je l’espère. Où pourrait-on aller ? Envie d’une destination spéciale ? Los Angeles, ça vous dit ?



Une autofiction, un écrivain et son double, les pistes brouillées, ses obsessions, ses peurs, ses rapports à l’autre, la drogue, la paternité, la drogue encore, la descente aux enfers, une banlieue huppée, une maison cossue, un poste d’enseignant à l’université, une épouse célèbre, deux enfants, le luxe, des belles boutiques, des voitures rutilantes, des écoles élitistes, des voisins, la drogue toujours, des thérapies de couple, des voisins, toujours eux, des enfants qui disparaissent, la société toute entière alors et ses dérives qu’il faut bien dénoncer, la décadence, inévitable, invivable, la solitude entre tristesse et tendresse et puis la solitude encore encore et malgré l’argent, malgré la célébrité, le mal de vivre et pour seule échappatoire, les illusions, se leurrer soi-même jusqu’à…



Non ! je m’égare. Ne pas trop en dire ! Alors, pour faire court et vous donner envie de plonger dans ce livre qui – je m’en souviens, c’était il y a 3 mois – m’a empêchée de dormir : je ne pouvais pas le lâcher tant le style de Bret Easton Ellis est décapant, fascinant mais aussi - parfois - dérangeant. Il y a du « je », du « je » et du « je » en veux-tu ? en voilà mais c’est justement un des points forts de ce roman assez expérimental : on se confond avec le narrateur qui lui se confond avec l’auteur. « Lunar Park », c’est le roman du miroir (« Je ne veux pas avoir à clarifier ce qui est autobiographique et ce qui l’est moins. Mais c’est de loin le livre le plus vrai que j’aie écrit. Au lecteur de décider ce qui, dans Lunar Park, a bien eu lieu. »)



Bret Easton Ellis donc, une méga star, le leader d’une génération d’écrivains, le type qui dérange et qu’on censure, le post-ado qui avait vendu en un an 50000 exemplaires de son premier roman, le romancier des classes friquées, des « psychopathes de bonnes familles ». Bret Easton Ellis qui joue avec des personnages récurrents et dépravés à l’extrême (note à moi-même : je dois lire American Psycho je dois lire American Psycho je dois lire…) Bret Easton Ellis et la névrose qu’il insinue en nous, dans nos mains en tout cas qui ne peuvent plus fermer le livre. Tourner les pages tourner les pages tourner les pages mais on est où là ? et qu’est-ce que c’est que ce b*** ? c’est ce qu’on se dit d’un bout à l’autre des 472 pages.



Non mais lisez-moi cette 4e de couverture !


La gloire, l’argent, les femmes, les hommes, la drogue… Avec son premier roman, « Moins que zéro », publié alors qu’il n’avait que 21 ans, Bret Easton Ellis a tout eu. Et en grande quantité ! Mais au bout de deux décennies d’excès, de succès et de controverses, l’écrivain tente enfin de s’assagir et de mener, avec épouse et enfants, la vie rangée d’un banlieusard chic. Or, une série d’événements inquiétants et inexpliqués viennent bientôt renverser ce fragile équilibre matériel et mental : une poupée qui parle, une maison qui déraille, des enfants qui disparaissent et le fantôme de Patrick Bateman, le tueur d’American Psycho, qui rôde… Bret Easton Ellis croyait pouvoir échapper à ses démons : il lui faudra d’abord les combattre.



Pour info, ce roman a quand même été élu en 2005 meilleur roman de l’année par le magazine « Lire » (et on n’est pas toujours forcement d’accord avec leurs choix…)



Allez, assez lambiner : page 28 :

J’essayais de rester sobre, mais je commençais à ouvrir des bouteilles de chardonnay à dix heures du matin, et si j’avais tout bu la veille je me retrouvais assis dans la Porsche que j’avais louée pour l’été dans un parking de Bridgehampton à attendre que le marchand de vin ouvre sa boutique et à fumer une cigarette d’habitude avec Peter Maas qui attendait là lui aussi. Je venais de rompre avec un mannequin au cours d’une dispute curieuse pendant que nous faisions griller des maquereaux au barbecue – elle se plaignait de la consommation d’alcool, de la distraction, de l’exhibitionnisme, du truc gay, du poids que j’avais pris, de la paranoïa. Mais c’était l’été de Jeffrey Dahmer, le tristement célèbre tueur en série cannibale homosexuel du Wisconsin, et je m’étais convaincu qu’il avait agi sous l’influence d’American Psycho puisque ses crimes étaient aussi épouvantables et horribles que ceux de Patrick Bateman.
(extrait de Bret Easton Ellis, « Lunar Park »)

Pour les intéressés, une interview:

lundi 22 juin 2009

Soleil


dimanche 21 juin 2009

Soudain dans la forêt profonde


Amos OZ, « Soudain dans la forêt profonde », Gallimard 2006, Folio poche


Il était une fois un homme qui se mit à raconter, à la manière des frères Grimm mais dans une langue qui avait dormi pendant des siècles, un conte sur la tolérance, la différence mais aussi sur les dangers du mépris et ceux, dévastateurs, de l’oubli. Cet homme, c’est Amos Oz, le plus « grand » des auteurs israéliens (Ailleurs peut-être, la Boîte noire, Vie et mort en quatre rimes…), tellement récompensé qu’on ne le présente même plus. J’ai lu aujourd’hui « Soudain dans la forêt profonde », un livre très court (126 pages). C’est un conte initiatique qui nous montre la vie de deux enfants vivant, pataugeant dans la mare désolante du mensonge, de l’oubli et de la raillerie, deux enfants qui s’enfoncent dans la forêt interdite pour savoir, comprendre ce dont personne ne cherche à se souvenir.


C’était il y a longtemps ; comment vérifier…
À l’école pourtant on apprend que…
Il fait des rêves, lui ; il les raconte et on se moque…
Il a la hennite alors ? Il fait des bruits de chevaux…
La hennite, ça n’existe pas…
Quand on a peur, on met des noms, on invente des maladies…


Des mal-aimés, le monde est plein de mal-aimés…
Ils sont différents…
Ils nous font peur, les mal-aimés…
Des souffre-douleur, il y en a aussi…
Et les oiseaux, ils chantaient ?
On n’entend rien, plus jamais…
C’est un poisson, pas un dessin ; les dessins ne frétillent pas…
Non, c’est un dessin…


On apprend à mentir…
La vérité, il faut la dénigrer…
Glorifier le mensonge le mensonge le mensonge…
Et les mal-aimés alors ?
Choisir la solitude, parfois c’est nécessaire…
Le mal-aimé est parti…
Depuis ce jour, à la nuit tombée…


C’est un démon ; il descend de son palais de cauchemars…
Fermer les fenêtres, ne pas regarder…
Ici, il n’y a que du silence…
Cet endroit est maudit…
Les voyageurs ne s’y attardent pas…
Jamais…


Minuit, il se matérialise, déambule dans les allées…
On ne devrait pas se moquer…
Se moquer…
Se souvenir…
Se souvenir et oublier en même temps…
Trouver un mot, l’inventer…
Au nom de la mémoire et de l’oubli…


Et ce jardin, c’est comme un paradis…
Les jardins paradisiaques, comme dans les contes ?
Comme dans les contes…
Repousser les frontières…
Arrêter le temps qui, seul, est capable de s’épuiser sans cesse…
Seul le temps ne s’arrête jamais…


Mais le jour qui n’en finit pas de tomber comme s’il était ensorcelé…
Le soir, il peut le retenir ; c’est un sorcier…
Il parle aux animaux…
On est où ?
Pas d’espace.
Pas de temps.
Une forêt…
On est dans une forêt…


Plus tard, les gens liront : ils parleront de métaphores…
Ou ils diront des mensonges.
Les gens aiment les mensonges…

Ils en disent tout le temps...
C’est cette peur, de ne pas être comme les autres…
Si on s’éloigne, on ne revient jamais…
Le mal-aimé, il faut le ramener…
Demain…



4ème de couverture:


Un village au bout du monde, triste et gris, encerclé par des forêts épaisses et sombres. Un village maudit : toutes les bêtes, tous les oiseaux et même les poissons de la rivière l'ont déserté. Depuis, ses habitants se barricadent chez eux dès la nuit tombée, terrorisés par la créature mystérieuse nommée Nehi, et interdisent aux enfants de pénétrer dans la forêt. Mais surtout, ils gardent le silence. Personne ne veut se souvenir des animaux ni évoquer la vie d'avant. Seule Emanuela, l'institutrice du village, tente d'enseigner aux élèves à quoi ressemblaient ces animaux disparus. Deux enfants de sa classe, Matti et Maya, décident alors d'élucider le mystère et s'aventurent dans la forêt en dépit de l'interdit... Soudain dans la forêt profonde est un conte pour enfants et adultes. Au carrefour de la tradition biblique, du folklore yiddish et du conte européen, il nous offre une magnifique parabole sur la tolérance.


Page 28


Nimi était devenu un petit vagabond, car les portes se fermaient devant lui depuis qu’il était atteint de hennite. Très vite, tout redevint silencieux. Et, à la lueur du croissant de lune qui jouait à cache-cache avec les nuages, elle distingua le bosquet noyé d’ombre, de l’autre côté de la ruelle, derrière une bâtisse en ruine.


À la faveur des brèves apparitions de la lune, entre les nuages, au cours de cette nuit vide, interminable, elle compta huit arbres. Elle les recompta lorsque la lune surgit, une ou deux heures après et, cette fois, il y en avait neuf. Au moment où la lune reparut, un peu plus tard, il y en avait encore neuf. Mais quand, à l’aube, les versants des montagnes commencèrent à blanchir aux premiers rayons du soleil et que Maya décida de recompter les arbres encore une fois, la dernière, elle n’en trouva plus que huit.

(Extrait de Amos Oz, "Soudain dans la forêt profonde".)

Des murs



Parce qu'il faut parfois poser son livre et regarder autour de nous...
Un article de mon amie Régine:






Des enfants meurent, sont victimes d'actes de violence, vivent dans des conditions inacceptables... Parce que les mots seraient trop nombreux, insoutenables pour décrire...


http://www.unicef.org/french/infobycountry/oPt.html

samedi 20 juin 2009

La confrérie des mutilés


Brian EVENSON, "La Confrérie des mutilés", Le cherche midi, 2008 (pour la traduction française)


Il y a une question que je me posais depuis belle lurette et figurez-vous que j’ai trouvé la réponse dans ce livre alors que, bizarrement, personne ne me répondait jamais quand je la formulais : que feriez-vous si, après avoir eu une main tranchée, deux manchots qui s’arrachent les oreilles venaient frapper à votre porte ? Personnellement, moi, je prendrais mes jambes à mon cou en tentant d’éviter les coups de moignons qui ne manqueraient pas de pleuvoir. Littérature gore, un peu noire en tout cas, vous avez tout compris. Mais pourquoi est-ce qu’elle passe son temps à lire pareil bouquin alors qu’elle clame sans arrêt qu’elle aime Anna Gavalda, Tatiana de Rosnay, Philippe Claudel (pour ne citer que des auteurs actuels) ? Bonne question ! Je n’en sais rien. J’aime lire un peu de tout. Tourner en rond, je trouve ça fatiguant alors je me remue souvent le vocabulaire et la syntaxe.



Brian Evenson, il paraît que c’est une sorte de pape d'une littérature que je ne connais absolument pas mais j’ai décelé un (tout petit) peu de Beckett en lui : il y a certains passages hilarants, voire méchamment absurdes (une mention spéciale pour ce passage où tout le monde s’appelle Paul !) Ah ! ça m’ennuie de parler de ce roman parce que je me doute bien que les fans sont nombreux, qu’ils pourraient aborder des tas de thèmes bien mieux que moi et pondre un papier de 10 pages (sans respirer) sur ce livre que je m’en vais terminer (plus que 10 pages !) dès que j’aurai mis en ligne mes petites considérations de maman bien gentille.

Déjà le titre, il me fichait une trouille pas possible mais on me l’avait conseillé plus que vivement. J’avais tenté de le lire une première fois il y a plusieurs mois, en vain. Là, je suis dans une période : il me faut un minimum de 100 pages par jour ou je mords, donc je lis tout ce qui me tombe sous la main. Il était là, je l’ai ouvert.
Kline , ancien agent d’infiltration, vient d’avoir la main tranchée. Ce sont des choses qui arrivent… Ce qui est moins courant, c’est de cautériser soi-même la plaie sur un réchaud. Mais ce qui est quand même rarissime, c’est de se retrouver ensuite prisonnier d’une espèce de secte étrange où il faut s’amputer toujours un peu plus pour gravir les échelons, où tous les gardes sont borgnes et où on organise à l’occasion une amputation-party bien sympa pour fêter un nouveau grade. Un gars, ou plutôt un demi-gars vu ce qu’il en reste (c’est un chef), demande à Kline de mener une enquête afin de savoir qui a tué le grand-maître, Aline (« Un prophète, un visionnaire. Deux bras amputés à l’épaule, plus de jambes, pénis tranché, oreilles et yeux arrachés, langue en partie coupée, dents arrachées, lèvres pelées, tétons coupés, plus de fesses. » P.38) En guise de pacte de confiance, il demande à Kline de lui trancher une phalange… Mais le comble (non, le comble reste à venir), c’est les conditions dans lesquelles le pauvre Kline (dont on sait peu de choses in fine) doit enquêter : surtout n’interroger personne, à moins d’accepter de sacrifier un orteil ou un bras.



La vérité ou la chair ? C’est la question qui est sans cesse posée dans ce roman qui fait penser, ou plutôt qui montre du doigt toute forme de secte : jusqu’où peut-on aller quand la religion, le dogme, les convictions vous aveuglent ? En citation, au début du livre, l’Evangile selon Matthieu, 5 :29-30 : « Si ton œil droit est pour toi une occasion de chute, arrache-le et jette-le loin de toi… Et si ta main droite est pour toi une occasion de chute, arrache-la et jette-la loin de toi. » comme pour nous rappeler les excès du Christianisme – entre autres - qui prône la négation du corps. La stricte observance est ici dénoncée sur fond sombre souvent mais aussi assez drôle. J’ai beaucoup ri lors des descriptions, par exemples, de cul-de-jatte ou de celles de bouche de tête amputée des yeux et qui s’exprimaient péniblement parce que la langue était pratiquement inexistante, alors que je ne suis pas du genre à supporter ne fut-ce que l’évocation de ce genre d’horreurs. Il faut dire que l’écriture de Brian Evenson est efficace. Il a le « truc » qui fait glisser les yeux de la page 1 à la page 219 d’une traite. À la fin, on se pose inévitablement la question de l’humanité : jusqu’où est on un homme, physiquement mais surtout moralement ?



Page 28 : Kline arrive dans la chambre que les membres de cette secte étrange lui ont attribuée.



Il referma la porte. Elle était dépourvue de verrou. Il ouvrit le casier. Des calendriers y étaient entassés ; à chaque mois était associée une femme plus ou moins dénudée, au sourire frénétique. Il lui fallut un certain temps avant de s’apercevoir qu’il manquait un pouce à la fille de janvier. Plus les mois avançaient, plus les handicaps devenaient évidents et nombreux : il manquait un sein à la fille de mars, les deux seins, une main et un avant-bras à celle de juillet. De la fille de décembre, il ne restait guère que le torse ; ses seins avaient été tranchés et elle portait une écharpe blanche en bandoulière frappée de l’inscription « Miss Minimum ».

Il reposa le calendrier, referma le casier. Après avoir éteint la lumière, il s’étendit sur le lit, mais le visage déformé par la joie de « Miss Minimum » restait gravé dans son esprit…
(extrait de Brian Evenson, "La Confrérie des mutilés")


Voilà, il y aurait des dizaines de points à aborder mais quand on n'a pas lu le livre, on ne prend pas la peine de lire certaines considérations ou des développements plus longs (moi, je ne le fais pas parce qu'avec un livre que je n'ai pas lu, je suis "en territoire inconnu"). Donner envie de lire, juste ça et le reste, d'autres personnes s'en chargent sûrement quelque part sur la toile.


vendredi 19 juin 2009

Surmenage



Boulot boulot...


Je voudrais avoir du temps mais il ne s’arrête jamais.
Je voudrais manger des fruits de mer mais j’ai peur des animaux morts.
Je voudrais que Calimero soit content mais c’est Calimero.
Je voudrais avoir le sens de l’orientation mais ça ne s’achète pas.
Une maison autonettoyante mais arrête de rêver ma vieille !
Je voudrais des canards dans mon jardin mais ma voisine est allergique.
Je voudrais être la maman de Flaubert pour montrer ses rédactions à mes copines mais il est mort.
Je voudrais danser avec une robe rouge mais je n’aime pas le rouge.
Je voudrais arrêter de fumer mais je fume tout le temps.
Je voudrais ne jamais être riche mais c’est bien parti.
Je voudrais écrire des thèses qui n’intéressent personne.
Avoir de grandes mains pour dessiner dans le ciel.
Encore plein d’enfants pour les recompter j’aime ça les recompter.
Des voisins sympas qui aiment bien le bruit.
Des fleurs dans mes parterres qui ressemblent à des fleurs.
Une mémoire d’éléphant.
Un âne dans le jardin j’aime bien les ânes.
Des chapeaux de toutes les couleurs.
Et des lunettes de soleil j’aime bien aussi.
Des livres gratuits.
Des transats un peu partout surtout au boulot.
Mais surtout ce que je voudrais, c’est avoir une idée géniale.
Pour inventer un temps qui dure longtemps parce que nom d’une grenouille unijambiste il est déjà minuit !

jeudi 18 juin 2009

Firmin


Sam SAVAGE, "Firmin", Actes Sud 2009 (pour la traduction française)


Il faudrait que je diminue ma consommation de café. Ça me speed à un point que j’en retournerais bien ma bibliothèque pour vous parler de tous les livres que j’ai lus. Mais du café, j’en ai besoin pour rester debout. Avec la vie que je mène… J’ai bien essayé il y a quelques années de me faire sponsoriser par Duracell mais ils ont refusé, prétextant que j’étais beaucoup moins célèbre que le lapin blanc. Donc, je bois du café. Surtout le mardi. Pourquoi le mardi pardi ? vous demandez-vous probablement, morts de curiosité et les mains déjà plaquées sur les joues. Facile à comprendre : le mardi, j’ai une journée de dingue (je vous passe les détails).


Ainsi, mardi dernier en fin d’après-midi, il me restait encore mille choses à faire et notamment des courses pour nourrir les six estomacs sur pattes que j’élève. J’étais dans la seule rue commerçante de mon village. Je traînais derrière moi ma progéniture (ah ! et devant aussi, Matthieu, tu attends, s’te plait !), bien décidée à ne pas zieuter vers la vitrine de mon petit libraire sympa, le ministre des finances de la famille – à savoir ma fille de 11 ans – ayant décrété que j’avais explosé le budget livre de ce mois ( ?).


Difficile pourtant de résister. Dans l’étalage, il y en a pour tous les goûts mais dans notre coin du monde, les lecteurs se font rares et je suis donc souvent la première à remarquer l’arrivée d’un nouveau livre. Celui-là, je n’étais pas censée le remarquer : ma fille me menaçait du bout des yeux qu’elle roulait vers le ciel, « Maman, on va acheter de la tarte ! » « Oui bon ça va, j’arrive… » J’avance. Regard en coin. Un nouveau livre, entouré d’une large bandelette jaune : « Si lire est ton plaisir, ce livre a été écrit pour toi. » Si c’est pas de la provocation ça… Je fais un autre pas, en arrière. Le titre, « Firmin ». La couverture : un affreux rat tout penaud assis sur une pile de livres. L’auteur : Sam Savage. « Connais pas… » On reprend la marche. Une hésitation : « Et si jamais ce livre… » Devant moi, les enfants qui s’impatientent. Derrière la vitrine le libraire. « Coucou ! », c’est ce qu’il dit avec sa main. Subitement, une certitude : il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rencontres, heureuses ou malheureuses. Je viens de rencontrer un livre. Je veux le connaître !


Je l’ai lu, d’une traite (un peu plus de deux heures). Je vous raconte ?



Boston. Les années soixante. La cave d’une librairie comme on en voit rarement, pleine de trésors, de livres rares. Naissance d’une fratrie de rats (mais si !). Une mère alcoolique, obèse, ingrate. Douze frères et sœurs qui ne laissent pas la possibilité au petit Firmin de se rassasier. Le pauvre enfant est obligé de se nourrir de papier qu’il mâche à longueur de journée, à s’en décoller les mâchoires. Il avale des mots, des pages, des chapitres entiers. Tout est bon pour calmer sa faim : astronomie philosophie, géographie, la Bible, le Coran… Un jour, il se rend compte qu’il sait lire alors il consomme moins de pages, se contentant « de la frugalité des marges ». Les médecins sont unanimes : il s’agit d’un cas banal de biblioboulimie. Firmin, en grandissant, s’interroge beaucoup sur son mal et, à force de lire, il est capable de l’expliquer très simplement : D’après les recherches que j’ai effectuées par la suite, il ressort clairement que je ne devais de telles dispositions, organiquement parlant, qu’à une croissance stable de mes lobes temporal et frontal, accompagnée, j’imagine, d’une dilatation anormale du gyrus angulaire. (p.40)


Firmin évolue ainsi, dans les recoins de la librairie, lisant et relisant les plus grands classiques. Il y reste quand toute la famille s’en va, avec pour seule compagnie le vieux libraire duquel il doit se cacher mais qui devient, dans ses rêves, son meilleur ami. Seul au milieu de milliers de livres qu’il dévore, il devient personnage de Joyce, Faulkner et bien d’autres. Fervent admirateur de Fred Aster, il rêve, chaque jour un peu plus, d’une vie héroïque, persuadé que l’on est « immensément riche quand on est libre « et que « chaque jour qui passe nous rend un peu plus faibles, un peu plus fous » Sa folie, c’est sa condition de rat qui ne peut communiquer, rire, pleurer, battre des mains, son aspect répugnant aussi alors que son cœur est celui d’un personnage digne de Flaubert. « Je n’avais jamais eu de courage d’un point de vue physique, ou d’une toute autre manière d’ailleurs, et j’ai toujours eu du mal à affronter la pure bêtise d’une vie ordinaire qui ne serait pas devenue une histoire, d’où ce besoin précoce de me rassurer avec l’idée ridicule que j’avais vraiment une Destinée. »
(p.54)



« Firmin » donc, au-delà de « l’autobiographie d’un grignoteur de livres », c’est aussi le récit d’une quête de reconnaissance, de liberté, de communication et de partage. Derrière les aventures de ce rat surdoué, on devine sans peine une belle métaphore : « Firmin », c’est une vie qui passe, peuplée de rêves et d’illusions. Et, quand on referme le livre, on sait qu’on se souviendra de cette phrase : « Si vous êtes seul, je crois que ça aide d’être un peu fou ».


Page 28 ? Non, on change d’air aujourd’hui. D’abord parce que mon libraire avait emballé le livre dans du cellophane et il a pesté quand j’ai demandé à voir la page 28. Je l’ai donc acheté sans la lire. Ensuite, mon scanner est en panne et je n’ai pas le courage de retranscrire toute une page. Enfin, j’ai trouvé sur Internet un extrait et en bonus, je vous mets la « BO » que vous pourrez visionner quand vous aurez tout lu.Un mot de l'auteur, j'allais oublier: américain et la soixantaine bien sonnée; c'est son premier roman!



Dans les premiers temps, mon appétit était primitif, orgiaque, imprécis, goinfre – une bouchée de Faulkner ou une bouchée de Flaubert, je ne faisais pas la différence -, mais il ne m'a pas fallu longtemps pour discerner quelques nuances. J'ai tout d'abord remarqué que chaque livre avait un goût propre – sucré, aigre, amer, aigre-doux, rance, salé, acide. J'ai également constaté que chacune de ces saveurs – puis, au fur et à mesure que mes sens s'aiguisaient, que la saveur de chaque page, chaque phrase et finalement chaque mot – s'accompagnait d'une série d'images et de représentations dont je ne savais pourtant rien vu mon expérience très limitée de la prétendue réalité : gratte-ciels, ports, chevaux, cannibales, arbre en fleur, li défait, femme noyée, garçon volant, tête tranchée, ouvriers levant les yeux au hurlement d'un idiot, sifflet d'un train, rivière, radeau, rayons obliques du soleil dans une forêt de bouleaux, main caressant une cuisse nue, casemate dans la jungle, ou moine agonisant. Au début, je me contentais de manger, de mâcher joyeusement, guidé par les diktats du goût. Mais, bientôt, j'ai commencé à lire ici et là, aux alentours de mes repas. Et au fil des jours je me suis mis à lire de plus en plus et à mastiquer de moins en moins, jusqu'à ce que je passe finalement la plupart de mes heures de veille à lire, ne rognant plus que dans les marges. Et comme j'ai regretté les trous terribles que j'avais laissés dans ces œuvres ! Pour les livres qui n'existaient qu'en un seul exemplaire, j'ai dû parfois attendre des années avant de pouvoir combler ces lacunes. Je n'en suis pas fier.
Extrait de Sam Savage, « Firmin », pp.31-32.

PS: Il y a deux lectures possibles pour ce roman: on peut le lire comme un conte, un vrai, ou le savourer pour toutes les allusions, les clins d'œil à la grande littérature, ou mieux, les deux en même temps.




mercredi 17 juin 2009

Kaléidoscope

g@rp, « Kaléidoscope », InLibroVeritas, 2006.


Dans ma vie, il y a deux personnes qui m’impressionnent beaucoup. Il y a mon grand frère et mon amie Vinciane. Mon frère, c’est Buzz l’éclair. Je lui téléphone, je dis : « Raymond, c’est pas toi qui as mon taille-haie par hasard ? J’en aurais besoin un de ces jours. » À peine ai-je raccroché qu’on sonne à la porte. J’ouvre. C’est Raymond ! Je trouve ça assez flippant mais je ne me pose plus trop de questions depuis longtemps. Il va avoir 40 ans, on ne le changera plus et puis, on naît tous avec un petit don ou l’autre : Raymond, il a hérité de celui de vélocité. Ma vieille amie Vinciane (47 ans déclarés sur son CV), c’est autre chose. À croire qu’elle a beaucoup plus de pieds sous ses jupes que vous et moi parce qu’elle a un mal fou à les traîner. Vinciane n’est jamais à l’heure, Vinciane a besoin de plusieurs mois pour vous souhaiter bonne année, elle met 4 heures pour vous raconter qu’elle est tombée en descendant du bus et qu’on a vu sa petite culotte (je n’invente rien), 5 ans à se remettre d’une rupture après une histoire qui a duré 4 jours, 6 semaines à se rétablir d’un petit rhume pas bien méchant et j’en passe. Le comble avec elle, c’est sa vitesse de lecture : un an pour lire Anna Gavalda, deux pour Philippe Claudel. Elle achète rarement des livres, c’est moi qui la fournis. Bref. Il y a plusieurs mois, je lui ai prêté « Kaléidoscope » et, bien sûr, j’attends toujours qu’elle me le rende. J’avais très envie de vous donner envie à vous aussi de le lire et, sans le livre sous les yeux, ce n’est pas évident. J’ai bien la version informatisée en lien sur mon ordi mais moi, au-delà de 5 pages, sur écran… Je suis un peu myope et, j’avoue, sur mon PC, il y a Facebook qui me distrait beaucoup alors que dans mon canapé… Donc, relax, je vais essayer de vous présenter ce recueil de nouvelles sans l’avoir relu (ce qui peut-être intéressant : que garde-t-on d’un livre ? Ce sont les livres dont on se souvient qui nous façonnent en tant que lecteurs…)

Je me souviens d’un coup de foudre par écrans interposés, je me souviens aussi d’un chien qui se prend d’affection pour un vagabond, d’une maison close, d’un séminaire de management, d’un gardien de parking tué, d’un homme stressé levé trop tôt, de temps à tuer, d’un bistrot, d’un homme dans le bistrot avec un livre, d’une femme en admiration devant les hommes qui lisent (« C’est beau un homme qui lit. ») Et ma préférée, « Des coups et des couleurs », ce jeune adolescent qui dessine dans son coin alors que ses condisciples…
Quoi d’autres ? Des personnages attachants, des situations de la vie courante et pourtant… et toujours cette impression qui ne me lâchait pas : les nouvelles de g@rp ressemblent un peu à la vie, la vraie, sauf qu’il y a un soupçon de Vian entre les pages – parfois - à cause des jeux de mots, des petites désillusions sur lesquelles les personnages trébuchent par moment et puis il y a l’humour, incontestable (et pas indigeste pour un sou !)

Je me souviens surtout d’une grande qualité dans la construction de ses nouvelles. Des nouvelles, vous voyez de quoi on cause, là ? De ces petites histoires qui doivent surprendre, emballer, rythmer la lecture sans laisser le temps de respirer. Oui, de ça je m’en rappelle parce que doux Jésus ! des recueils de nouvelles « absolument génialissimes » qu’on m’avait conseillés et qui, in fine, s’avéraient aussi peu passionnants que le catalogue 3 Suisses automne-hiver 1978-1979, j’en ai lu (non : acheté, emprunté, perdu, jeté !)
Dernière chose avant la page 28 : la qualité du texte, j’insiste (et je ne suis pas du genre à dire que Marc Musso écrit bien). G@rp, il a un talent manifeste pour rechercher la petite tournure qui nous fait sourciller d’étonnement. Un champion des mots.

Quelques titres de nouvelles en vrac :
Le ridicule ne tue pas.
Tu et moi dans l’axe de mon cœur.
Camping gaz.
Tamagotchi.
Signé Vénus.
06h50 Corniche Kennedy (un régal, d’ailleurs primé lors d’un concours)


Page 28 :
Le décor : une maison close ; l’ambiance : la jalousie des employées à l’égard de l’une d’entre elles et derrière, toujours, le profit, la rentabilité… (Je n’en dis pas trop sur les nouvelles, d’abord parce que j’ai lu ça il y a de longs mois et parce que, comme je dis souvent, les nouvelles doivent être découvertes intégralement pour ne pas gâcher les bienfaits de leurs vertus)


- Ça ne peut pas continuer de la sorte, Madame, fit-elle en insistant sur chaque mot.
- Que veux-tu dire par là, ma fille ? Qu’est-ce qui ne peut pas continuer ?
Tout en remuant son thé, auriculaire aristocratique dressé, Madame parcourut les visages fermés de ses pensionnaires : à n’en pas douter, le problème était réel et allait exiger une solution. Accepter le dialogue ne suffirait probablement pas. Aussi reposa-t-elle lentement sa cuillère sur le bord de sa sous-tasse, se composant une attitude paisible, et attendit la suite, manifestement à l’écoute, leur offrant même le luxe de son sourire attendri numéro 32 - d’ordinaire réservé aux clients sinon mécontents du moins déçus.
Tosany chercha l’assentiment de ses consœurs avant de lancer précipitamment :
- Il n’y en a que pour elle.
Le visage de Madame se figea, trop brièvement cependant pour que sa surprise fut perceptible. De peur de voir son courage l’abandonner, Tosany ne s’était même pas interrompue.
- Les clients ne jurent que par elle. Lors de notre dernière assemblée générale (Madame leva un sourcil interrogatif. On en apprend tous les jours, se dit-elle) nous sommes parvenues à établir que la baisse de notre taux de fréquentation atteint les 30 à 40%. Chacune !

(extrait de g@rp Kaléidoscope)

mardi 16 juin 2009

Naissance de l'édition


Parce que j'ai acheté le journal aujourd'hui.

Parce que je l'ai trouvé triste.

Parce qu'Alexandre Dumas, je l'aime bien.

Parce que cet article prenait la poussière.
Parce que je n'ai pas envie de dormir.

Un peu d'histoire, ok?



Naissance de l’éditeur

La disparition progressive du mécénat a fait place à l’édition, telle – ou presque - que nous la connaissons aujourd’hui. L’éditeur va progressivement devenir un personnage influent avec lequel l’écrivain va devoir compter pour vivre de sa plume. Cette mutation dans la profession s’explique par des facteurs techniques, commerciaux et politiques.



Depuis l’invention de l’imprimerie, en effet, et jusqu’à la Monarchie de Juillet, l’histoire du livre n’a connu que des évolutions lentes. Sous l’Ancien Régime, les livres publiés étaient en majorité en latin et à caractère religieux. Ceux-ci étaient un objet rare auquel une minorité de lettrés seulement avaient accès. En 1789, les troubles relatifs aux changements de régimes ainsi que la crise économique plongent la librairie dans une torpeur dont elle ne sortira progressivement qu’à partir de 1830. De plus, une série de lois compliquées et incohérentes en matière de publication, couplées au blocus sur les importations d’ouvrages français vers le sud de l’Europe aggravent encore la situation.



La prépondérance des événements politiques restreint ainsi les habitudes des lecteurs qui se tournent davantage vers les quotidiens et les affiches de propagande. Paradoxalement, si le livre se fait de plus en plus rare, on assiste toutefois à une pénétration de l’écrit qui, à long terme, aura une influence bénéfique sur le livre. Le peuple, en majorité analphabète, va de fait s’accoutumer aux références écrites. Ultérieurement, la société lui offrira la possibilité d’apprendre à lire.



Pour l’heure, les libraires souffrent de la diminution de leur clientèle et nombre d’entre eux sont contraints de déposer leur bilan. Cette état de fait va persister jusqu’à la fin du règne de Charles X, qui tentent de rétablir l’autorité des Bourbons, leur porte un coup fatal : en 1830, il fait rédiger les Ordonnances de Saint-Cloud qui mettent un frein à la liberté de la presse en général et à tout écrit publié sans autorisation. Les Parisiens crient au scandale. C’est la Révolution de Juillet. Le Roi, prié de quitter la France, est remplacé par Louis-Philippe dont le règne sera marqué par un libéralisme tout à fait nouveau. C’est à cette époque que, lentement mais sûrement, le peuple se met à lire.





Alphabétisation des masses et croissance de la presse

Le XIXe siècle a donc instauré un nouveau type d’écrit à caractère politique: affiches, pamphlets, ouvrages historiques deviennent de plus en plus nombreux. Cette nouvelle littérarité est à elle seule une véritable révolution. Il s’agit en fait d’une offre qui répond à une demande.
Des lois sont promulguées, favorables à l’apprentissage de la lecture (ainsi, la loi Guizot en 1833).


Les maisons d’édition se développent à cette époque et se tournent de plus en plus vers le goût du public. Après la Monarchie de Juillet, l’Ancien Régime a définitivement sombré aux oubliettes : les mentalités ont changé. Les auteurs ne sont plus des noms associés à des mécènes. Ils deviennent des figures incarnées et portées par la montée des valeurs individualistes. Il s’agit pour eux d’apposer leur signature non seulement dans l’espace culturel mais aussi dans le catalogue des éditeurs qui cherchent avant tout à fidéliser leurs auteurs. Écrivain devient un métier à part entière et les auteurs signent des contrats proportionnés à leur talent et à leur renommée.



L’extension constante du public va donc de paire avec la croissance vertigineuse du nombre d’imprimés. Rappelons que nous sommes en plein essor industriel : les progrès en matière d’imprimerie permettent de produire des livres à une cadence sans précédent. Les éditeurs, cherchant de plus en plus à atteindre les masses, proposent des livres au format réduit, moins coûteux et plus attrayants. Le livre devient donc un objet plus accessible mais ne nous leurrons pas : tout le monde ne peut encore se l’offrir. Les cabinets de lecture, dont la fréquentation est moins onéreuse que l’achat des livres, connaissent alors un regain de fréquentation tandis que la presse à bon marché prend véritablement son essor. En 1836, Emile Girardin lance le quotidien « La Presse ». Le même jour, Armand Dutacq fait paraître « Le Siècle ». Le prix de ces quotidiens, financés par des annonces, a baissé de moitié. Les deux hommes, qui privilégient le journalisme d’information aux dépens du journalisme d’opinion imaginent de fidéliser les lecteurs et d’en augmenter le nombre en revoyant le concept du feuilleton. Cet encadré de la première page, qui proposait initialement des critiques artistiques, contient désormais une histoire éditée au jour le jour. Balzac, le premier, livre à la presse La vieille fille (publié en 1836 dans « la Presse), premier roman découpé avec une stratégie de lecture évidente. Avant cela, l’auteur de La Comédie humaine avait déjà saisi les potentialités offertes par la presse : il y faisait publier ses romans tout en signant des contrats avec ses éditeurs qui, au même moment, mettaient sous presse ses ouvrages. Les lecteurs avaient ainsi le choix entre deux versions. Emile Girardin, propriétaire de « La Presse » y voit une tactique publicitaire : Balzac est un romancier apprécié et l’engouement pour le roman, genre en pleine éclosion, ne peut que faire augmenter le tirage.


Le roman-feuilleton : un genre nouveau

Le succès des romans feuilletons est immédiat et, très vite, chaque quotidien veut posséder son propre feuilleton. C’est à cette époque qu’un dénommé Eugène Sue publie Les Mystères de Paris dont le succès est phénoménal. Les journaux se vendent, s’arrachent comme des petits pains ou sont loués pour une demi-heure. On ne parle plus de « feuilleton » mais de « roman-feuilleton ». Un certain Alexandre Dumas, déjà connu pour ses drames historiques, fait alors paraître dans « Le Siècle » Les trois Mousquetaires. Tout Paris est à ses pieds et découvre un concept nouveau : le suspens, concept instauré par Dumas et par les deux auteurs auquel il est étroitement associé dans l’histoire du roman-feuilleton : Eugène Sue et Frédéric Soulié.


Le but du roman-feuilleton étant d’abord de fidéliser le lecteur, l’éditeur du journal veut le laisser sur sa faim afin de l’obliger à acheter le journal du lendemain. La recette est simple et efficace : des héros attachants dans un décor bien planté et des rebondissements nombreux. Ainsi, parallèlement au roman-feuilleton naissait le roman d’aventures et avec lui, la littérature populaire. Le public du XIXe siècle (tout comme celui d’aujourd’hui) avait soif d’évasion. Dumas allait lui en offrir sur un plateau…


Véritable phénomène social, le roman-feuilleton a bouleversé les techniques d’écriture mais aussi les thèmes de la littérature : l’écriture, déterminée par le rythme de parution se voulait accessible au plus grand nombre. L’auteur multipliait des événements autour d’une intrigue relativement simple tout en accentuant le cadre idéologique. Qu’il publie un roman policier, de cape et d’épée ou de science-fiction, on retrouve toujours cet affrontement entre le bien et le mal, entre un bon et un méchant. L’écrivain, libéré de son mécène, fait entrer en scène des héros singuliers et qui font rêver les lecteurs. Nous sommes en plein mouvement romantique. Alexandre Dumas connaît son apogée en nous dressant le portrait d’un jeune gascon maladroit et qui rêve de devenir mousquetaire… Les Français se replongent dans des temps perdus et en redemandent. Cependant, l’écrivain qui confie à la presse le soin de publier ses romans est constamment contraint de se plier aux désirs et réactions des lecteurs. La rétroaction du public, par le courrier des lecteurs et par la fluctuation des ventes, est si forte que le « feuilletoniste » est sous la menace permanente d’être infléchi.



Les éditeurs, de leur côté, s’empressent de publier les feuilletons qui ont eu du succès dans un format toujours plus abordable. Une série de contrefaçons circulent malgré cela en France mais aussi en Suisse et en Belgique où les aventures des mousquetaires, notamment, passionnent les foules. Connaissant la renommée des auteurs, les imprimeurs belges, qui échappaient à la réglementation française, faisaient publier les romans-feuilletons dès la parution du dernier chapitre. Les auteurs ne touchaient évidemment aucun droit sur ces ouvrages, qui étaient souvent remplis de fautes. Les contrefaçons belges furent même un véritable fléau pour les éditeurs français qui se virent, en réaction, contraints d’abaisser une nouvelle fois le prix des livres, les rendant ainsi toujours plus accessibles au public.


Les romans-feuilletons furent ainsi une des grandes affaires lucratives du XIXe siècle. Probablement est-ce leur côté populaire qui fit gronder la voix des plus réticents : Sainte-Beuve, dans la très sérieuse « Revue des deux mondes » les qualifia de littérature industrielle. La littérature populaire, lors de son éclosion, marquait un profond décalage avec l’âge classique. Certains esprits, quoique fort éclairés, allaient avoir besoin de temps pour admettre l’émergence de ce genre nouveau.



Quoi qu’il en soit, le roman-feuilleton, et Dumas avec lui, avait rempli son rôle : la littérature n’était plus l’apanage d’un lectorat ciblé et fortuné. La presse, elle, venait de cautionner un genre nouveau qui allait faire les beaux jours de la librairie : le roman, qui, par la même occasion, se substituait à la poésie comme genre de référence. Qu’il soit diffusé par voie de presse ou dans les quotidiens, le roman instaurait à lui seul un système culturel nouveau et dominant qui allait perdurer jusque dans la seconde moitié du XXe siècle en cédant sa place à la radio d’abord, puis à la télévision. Des auteurs, de plus en plus nombreux, allaient écrire pour les masses et les genres littéraires ne cesseraient plus de se diversifier. Dumas, le premier, allait s’essayer à de nombreux genres. Sa vie témoigne en effet de la diversité des œuvres qu’il nous a laissés. Il m’a paru utile de la retracer, d’abord pour montrer la richesse de l’œuvre de l’auteur mais aussi pour le situer dans son siècle.


Sources:

DURAND, Pascal et GLINOER, Anthony, Naissance de l’Editeur, l’édition à l’âge romantique, les Impressions nouvelles, Bruxelles, 2005, p. 62.

PARINET, Elisabeth, UNE Histoire de l’édition à l’époque contemporaine, XIXe-XXe S., Editions du Seuil, coll. Points-Histoire, Paris, 2004, p.7.

Dominique Kalifa, «L'ère de la culture-marchandise», Revue d'histoire du XIXe siècle, 1999-19, Aspects de la production culturelle au XIXe siècle, [En ligne], mis en ligne le 29 juin 2005. URL : http://rh19.revues.org/document152.html. Consulté le 11 novembre 2005.

Le temps de lire


Une dame, mère de deux enfants, me disait aujourd’hui dans un jardin public : « Je ne comprends pas comment vous avez le temps de fumer ou de lire. Je n’ai que deux enfants et je n’ai plus une minute à moi alors la lecture, vous pensez… » J’ai écrasé ma cigarette, refermé mon livre, me suis levée du banc où je paraissais depuis une heure et j’ai lancé : « Je ne comprends pas comment vous avez le temps de ne jamais en prendre ; ça doit être exténuant. »
Elle n’a rien compris, sûrement parce que ce que j’ai répondu ne veut pas dire grand-chose. Pas le temps de lire ? Même pas un chapitre, même pas une page, un mot ? C’est vrai mais le temps de lire, c’est comme les crèmes glacées : c’est rare quand on m’en offre.



Où trouver le temps de lire ?
Grave problème.
Qui n’en est pas un.
Dès que se pose la question du temps de lire, c’est que l’envie n’y est pas. Car, à y regarder de près, personne n’a le temps de lire. […] La vie est une entrave perpétuelle à la lecture. […]
Le temps de lire est toujours du temps volé. (Tout comme le temps d’écrire, d’ailleurs, ou le temps d’aimer.) […]
C’est sans doute la raison pour laquelle le métro […] se trouve être la plus grande bibliothèque du monde.
Le temps de lire, comme le temps d’aimer, dilate le temps de vivre.
Si on devait envisager l’amour du point de vue de notre emploi du temps, qui s’y risquerait ? Qui a le temps d’être amoureux ? A-t-on jamais vu, pourtant, un amoureux ne pas prendre le temps d’aimer. […]
La question n’est pas de savoir si j’ai le temps de lire ou pas (temps que personne, d’ailleurs, ne me donnera), mais si je m’offre ou non le bonheur d’être lecteur.


(Extrait de Daniel PENNAC, Comme un roman).


lundi 15 juin 2009

Madman Bovary



CLARO, « Madman Bovary », éditions Verticales (Gallimard), 2008.

Attention : maladie textuellement transmissible ! et c’est pas moi qui l’ai dit. C’est comme ça qu’on parle du bovarysme.
Du quoi ? m’a demandé la fille d’une voisine qui vient chaque année en juin réviser son cours de français à la maison (comme si je n’avais pas assez à faire avec mes galopins !) Bon, Caroline, tu le fais exprès ou quoi ! C’est écrit là : « B-o-v-a-r-y-s-m-e ».
Comme elle ne comprenait toujours pas après deux lectures très appliquées du passage expliquant en détails ledit bovarysme, j’ai pris mon air sérieux et j’ai dit : « Depuis Madame Bovary, roman hyper célèbre de Flaubert, il y a des gens qui se sont penchés sur le cas de cette femme, Emma, qui avait tellement lu qu’elle refusait de vivre sa vie, la vraie. Elle se voulait, se voyait héroïne de romans et son mari était tellement ennuyeux qu’elle en avait fait une obsession. Alors, elle s’est donnée à d’autres hommes mais rien ni personne ne pouvait vraiment la guérir parce que, dans la vie, ce n’est jamais vraiment comme dans un roman. Les symptômes de son mal se sont intensifiés, elle est tombée gravement malade… Bon, si tu veux en savoir plus, tu lis le roman ! Le bovarysme, disions-nous, c’est donc une expression qu’on colle sur les personnages qui se conçoivent autrement que ce qu’il ne sont. Tu me suis ? Emma Bovary ne se voyait pas comme Emma Bovary ; elle se trouvait différente, l’affichait même ; Flaubert l’affichait, cette différence dans la psychologie de ses personnages et ça, c’était pas courant au XIXe siècle, ce genre de personnage « sans morale ». Il a eu plein d’ennuis Flaubert (même si Balzac avant lui avait bénéficié d’une paix royale avec des personnages un peu de la même trempe). Alors, tu as compris ? Le bovarysme ? C’est une ‘maladie psychologique en littérature’ (mais si, ça existe !) et même la psychanalyse, la vraie, s’est emparée de ce cas pour mettre une étiquette sur les pathologies de femmes (et d’hommes) souffrant de pareille névrose. Dingue ? Mais est-ce que je t’ai dit qu’Emma Bovary était dingue, moi ? Il ne faut pas tout confondre, il y a toujours un côté positif dans les ‘maladies psychologiques’ (on est tous un eu cinglés, tu sais…)et des grands théoriciens de la littérature ont classé, par la suite, des tas de personnages moins ‘sombres’ qu’Emma dans le ‘bovarysme’ mais ça, c’est autre chose. Bon, Caroline, l’heure tourne là…
Ok, si mon prof m’interroge demain, je pourrai lui dire que Flaubert a eu plein d’emmerdes à cause de son bovarysme parce qu’il avait été le premier à présenter des personnages déséquilibrés et fiers de l’être ? Je n’ai pas soupiré, je me suis contentée de dire : « Relis bien tes notes » et j’ai pu enfin m’occuper de mes diablotins.



Tout ça tombe à pic, j’avoue parce que, depuis une semaine, je me demande comment parler ici d’un livre qui m’a secoué le vocabulaire comme aucun autre avant lui. « Madman Bovary », de Claro. Claro, on le connait bien pour ses traductions (Thomas Pynchon, Rushdie, Danielewski…) Claro, c’est un sorcier des mots (Quand l’aimée vous absout, tout vous sied : le temps, l’avant, l’après, le pendant. On sent – pire, on hume – que l’instant, malgré son fragile échafaudage, aspire à durer. Puis on détruit tout. Le parfum s’évapore, la structure flanche. L’ancien entrera dans le nouveau, et le nouveau maquillera le même. Le Provisoire entrera. Le Provisoire sortira. Les élèves, eux, mettront le feu au pupitre. (p.186).



Un fou des mots, un vrai ! et son roman, il m’est impossible de vous le présenter mieux qu’ ici :
http://babel25.blogspot.com/2008/02/madman-bovary.html (de plus, je tapote tout ça le soir vite fait, là, c’est du tout bon papier !)
Maintenant, j’avoue, si vous n’avez jamais lu Claro (comme ce fut mon cas la première fois que j’ai lu cet article), vous risquez de ne rien comprendre. Deux solutions donc : la quatrième de couverture ou la page 28. Ou les deux !


C'est l'histoire d'un fou d'amour qui défait le monde comme d'autres le font : furieusement. A l'insu de Flaubert, certes, mais du fond de son gueuloir. Encore sous le choc de sa rupture avec une certaine Estée, le narrateur s'abandonne corps et âme à la lecture. Il jette son dévolu sur Madame Bovary, un roman qui lui est familier. Une nouvelle fois, le voilà dedans. Il s'y enferme, s'y promène, s'y démène, avant d'en bouleverser le déroulement naturel. Démiurge dépourvu de scrupule, il endosse diverses identités parasites : puce, voyeur, pique-assiette, rôdeur et passager clandestin de la nef flaubertienne en déroute. Sa mise à mal du texte le conduira aux limites de la négation de soi. Pas très loin du Nirvana ? Avec Madman Bovary, la langue de Claro, maintenue sous tension par la démesure de ce défi littéraire, n'a jamais autant joui de sa propre liberté, entre cut-up musical et sabordage érotique.


Est-ce que Claro prend Flaubert comme prétexte pour s’étaler ? Non, c’est ce que je craignais avant de le lire.


Est-ce que l’histoire, en comparaison de celle de Flaubert tient la route ? Question idiote : c’est à la fois un hommage et un vrai livre d’amour et de rupture.


La fin ? Digne de Flaubert ? Fulgurante !


Court mon avis ? Mais oui parce que difficile et puis de toute façon, la page 28 fait tout le boulot, vous allez voir…


Est-ce qu’il écrit mieux que Marc Musso ? Ah ! question à 400000 dollars ! (Est-ce que Marc Musso et Cie écrivent bien ? Question oratoire…)


Page 28 ? mais oui, je suis là pour ça.



Il avait les cheveux coupés droit sur le front comme un chantre de village, l’air raisonnable et fort embarrassé. Quoiqu’il ne fût pas large d’épaules, son habit-veste de drap vert à boutons noirs devait le gêner aux entournures et laissait voir, par la fente des parements, des poignets rouges habitués à être nus. Ses jambes, en bas bleus, sortaient d’un pantalon jaunâtre très tiré par les bretelles, bretelles que j’ai envie de saisir à deux mains et de secouer, secouer le nouveau et tout ce qu’il a en lui d’avenir, faire trembler sa masse encore sage pour la contraindre à se déployer, et à coups d’ongles et de dents, mais sans griffer ni mordre (le sang ici-là est interdit), réveiller en lui l’imminent médecin de campagne, lui dire, en somme, et oralement, mais sans parler ni crier (la voix ici-là est caduque) : Allons, tu sais bien, charbovari de mes deux, que tu vas l’aimer, aimer Emma, qu’Emma va te tromper, t’en faire baver, te tourmenter, déjà qu’elle allonge le cou comme quelqu’un qui a soif, elle colle ses lèvres sur le crucifix, elle en suce la moelle, ta moelle, ton jus insipide de doux jésus, et tu la vois alors déposer le plus rand baiser d’amour que jamais tu n’oseras graver sur la gueule d’une page. Alors sors de tes gonds, Charles, moi, je ne peux pas, sors de ta chair et brise le sage cristal de l’étude, et surtout, surtout, par pitié, bouffe ta casquette. (extrait de Claro, Madman Bovary)

dimanche 14 juin 2009

Comme un roman


Daniel PENNAC, "Comme un roman", Gallimard, 2002, Folio Poche.



J’ai une amie qui arrive toujours chez moi avec un livre bien sympa qu’elle me présente en tournant et retournant les pages afin de retrouver Le passage qui l’a émerveillée. Chaque fois, elle le pose aussi à plat que possible, retient sa respiration puis me lit quelques phrases, parfois des pages entières, dans la cuisine, pendant que je hache menus des légumes. Quand elle a fini, elle évoque en faisant des grands yeux les personnages qui lui ont plu, leurs côtés amusants ou plus sombres et tous ces endroits où elle n’est jamais allée. Systématiquement, elle se souvient ensuite d’un autre passage, rejette une mèche de ses longs cheveux blonds et c’est reparti. Certains jours, ma soupe a le temps de se préparer, presque toute seule : avec MC qui lit, je ne vois pas le temps passer…


Avant de s’en aller, elle me laisse le livre si elle l’a fini ou elle promet de me le prêter dans le cas contraire mais quoi qu’il en soit, elle a gagné son « pari », me donner envie de lire le roman en question, le tout sans grand discours, sans analyse soporifique, sans réussir l’incroyable prouesse de « pondre » 50 pages à partir d’un extrait de 10 pages. MC, elle aime partager un point c’est tout. La psychologie des personnages, les données historiques, sociales, économiques, les champs lexicaux, les thématiques, elle n’en a que faire. Pas qu’elle ne les décèle pas, non, loin de là mais pour elle, un roman, c’est avant tout des images qui se dessinent dans notre tête et quand ses petites esquisses lui plaisent, elle a envie de me les montrer. Le reste, elle dit que c’est l’affaire des professionnels, des critiques et autres historiens de la littérature. De plus, comme par magie, ses enfants sont de bons lecteurs alors que moi, je désespère souvent de voir ma marmaille sagement assise, un livre dans les mains. Un de mes fils a eu une période où il dévorait 3 romans par semaine, une de mes filles (8 ans) a l’air de cultiver un petit culte à l’objet livre mais rien dans tout ça de vraiment extraordinaire. Je me suis longtemps demandé pourquoi : comment, alors que j’ai passé tant d’heures à leur lire des histoires, à en inventer, à mimer D’Artagnan, Kamo et j’en passe, comment en sont-ils arrivés là, rivés à leurs consoles ou préférant crapahuter dans le jardin dans le but cynique de me rapporter des araignées (vivantes !) ?


La réponse, je l’ai trouvée dans « Comme un roman » de Daniel Pennac. Sacré Pennac ! Toujours à nous surprendre là où on l’attend le moins. Un essai sur la lecture… franchement… déjà que les essais et moi, depuis que j’ai été traumatisées avec ceux d’Elisabeth Badinter… J’avoue : il faut vraiment que le style soit simple, la construction efficace et la lecture en elle-même pas rébarbative s’il vous plait ! j’aime l’action. Mission réussie par Pennac parce que, franchement, ça se lit tout seul et puis surtout maintenant je sais pourquoi mes enfants lisent moins que ce que j’avais espéré et je peux mettre des mots sur tous les crimes que j’ai commis en tant que professeur de français (chaque page marquée au Bic rouge égalant à un crime : j’en prends pour perpét là !)



Un extrait ? Ah ! la page 28 impossible, elle est trop courte (5 lignes) donc, que fait-on quand on ne peut pas lire de page 28 digne de ce nom ? La page 1 bien sûr !

Le verbe lire ne supporte pas l'impératif. Aversion qu'il partage avec quelques autres : le verbe « aimer »… le verbe « rêver »…
On peut toujours essayer, bien sûr. Allez-y : « Aime-moi ! » « Rêve ! » « Lis ! » « Lis ! Mais lis donc, bon sang, je t'ordonne de lire ! » -Monte dans ta chambre et lis !
Résultat?
Néant.
Il s'est endormi sur son livre. La fenêtre, tout à coup, lui a paru immensément ouverte sur quelque chose d'enviable. C'est par là qu'il s'est envolé. Pour échapper au livre. Mais c'est un sommeil vigilent : le livre reste ouvert devant lui. Pour peu que nous ouvrions la porte de sa chambre nous le trouverons assis à son bureau, sagement occupé à lire. Même si nous sommes monté à pas de loup, de la surface de son sommeil il nous aura entendu venir.
- Alors, ça te plaît?
Il ne nous répondra pas non, ce serait un crime de lèse-majesté. Le livre est sacré, comment peut-on ne pas aimer lire ? Non, il nous dira que les descriptions sont trop longues. (extrait de Daniel Pennac, "Comme un roman")



Tout au long des 200 pages, Pennac présente 5 thèses défendant les droits imprescriptibles du lecteur : le droit de ne pas lire, le droit de sauter des pages, le droit de ne pas finir un livre, celui de relire, de lire n’importe quoi, n’importe où…
Dans la première partie, il donne vie à un enfant qui grandit, bercé chaque soir par la voix de sa mère lui contant mille histoires toutes plus merveilleuses les unes que les autres. Après, l’enfant grandit, apprend à lire et là, la distance entre les livres et lui, livré à lui-même puisqu’il sait lire, ne va cesser de grandir. Mais est-ce la seule raison qui pousse les enfants, les adolescents à rejeter le livre ? Non, bien sûr, il y en a bien d’autres : la télévision, la paresse, la provocation, l’obligation, la solitude, l’ignorance…



Sur chacun de ses points, Pennac (toujours très étonnant, je trouve) argumente en tentant de « dédramatiser » et en donnant des pistes pour aborder la lecture avec nos enfants, pour la partager avec notre entourage (on partage mieux avec les gens que l’on apprécie : Quand un être cher nous donne un livre à lire, c’est lui que nous cherchons d’abord dans les lignes, ses goûts… p.97)
Grâce à son expérience de lecteur et de professeur, il explique de quelle manière on peut réussir à faire aimer les livres, la lecture, sans forcément en passer par des « évaluations écrites », des « échéances » et autres tortures infligées à tant d’élèves.




Enfin, il me donne à moi le droit d’évoquer mes lectures sans m’étaler, de le faire, comme mon amie MC, avec la seule envie de partager.


Allez, encore un tout petit extrait parce que vous n’avez pas eu la page 28.

Mais c’est, plus quotidiennement, le refuge du livre contre le crépitement de la pluie, le silencieux éblouissement des pages contre la cadence du métro, le roman planqué dans le tiroir de la secrétaire, la petite lecture du prof quand planchent ses élèves, et l’élève de fond de classe lisant en douce, en attendant de rendre copie blanche

(p.92)

samedi 13 juin 2009

Blues pour un chat noir


Boris VIAN, "Blues pour un chat noir", Le Livre de Poche (1945-1950).


J’avais promis aux petits une escapade en train. Acheter un billet, peu importe la destination, pas trop loin quand même parce que les samedis ici sont souvent chargés. Attente sur le quai. Notre train annulé. Dans 34 minutes, on aura un omnibus. C’est bien, les omnibus, ils s’arrêtent partout, découpent la Belgique de mille arrêts au milieu de nulle part. Les enfants ne tiennent pas en place, courent sur le quai. Je crie un peu. Les trains, c’est dangereux ; les rails, on s’en approche pas. Coup d’œil vers le ciel. Le bleu très clair de la veille s’est dilué, on ne le devine plus qu’à travers un tapis de nuages. La pluie bientôt. Sûrement. Le temps en Belgique… Un avion passe en ronflant. Le chant de moineaux invisibles couvre le bruit de la circulation de la Grand Route. De l’autre côté du chemin de fer, des sapins escaladent une colline. Quelques voyageurs. Je dis aux enfants « Faites comme si on était là pour sourire, comme dans les galeries marchandes en Chine », et ils sourient. Moi aussi. Après, le temps ne passe plus alors ils réclament une histoire. Dans mon sac, j’ai toujours un recueil de nouvelles « en cas où » parce que les nouvelles, c’est comme des petits pansements quand ça ne va pas, ou des petits entractes quand ça va bien. « Blues pour un chat noir » dans mon sac… Je me dis « Pourquoi pas ? si je change un peu les mots ». Je lis alors l’histoire de ce chat tombé dans un égout et qui appelle à l’aide, les passants qui l’encouragent, lui qui se lamente, les soldats américains (j’évite de nommer la péripatéticienne ; j’en fais une boulangère), les dernières nouvelles de la guerre, l’indifférence et cette fin de soirée dans un bistrot passée à enivrer monsieur chat qui raconte ses malheurs de résistant-chat… On prend des photos, le train arrive. Aller-retour pour Namur. J’ai le temps de lire une ou deux autres nouvelles et de repenser à mes cours de français, quand j’étais ado et que madame Simon nous parlait de littérature engagée. Les années noires, la libération, le surréalisme bientôt et ce déferlement d’auteurs américains sur l’Europe, Hemingway, Faulkner, Chandler (traduit par Vian) et aussi le racisme omniprésent et combattu bien sûr par Vian. (Qui n’a jamais entendu « le Déserteur » ?)



Littérature engagée ainsi avec Boris Vian, des pages et des pages qui pourraient s’écrire en prenant pour base n’importe lequel de ses romans et pourtant, mon but, c’est de donner envie d’en lire un en particulier, de proposer un recueil de nouvelles pour commencer, pourquoi pas ? (j’aime beaucoup les nouvelles, qui ne sont pas si faciles à écrire que ce que l’on pourrait croire et même, elles demandent tant de cohésion, d’imagination, le tout sur quelques pages, qu’elles sont bien souvent la plus belle « vitrine » d’un auteur : on peut dans une nouvelle déceler tant de potentiel… et je sais que faire court quand on aime écrire, c’est souvent très difficile !) Donner envie de lire Vian donc et sans aborder « l’Écume des jours », ça ne va pas être facile ! et les lecteurs aguerris risquent de serrer les mâchoires parce que non, je ne compte pas parler en long et en large de sa formation initiale d’ingénieur, de son refus du conformisme, de ses affinités avec le groupe surréaliste (quoique, en lisant 5 pages, on le comprend aisément), de sa passion pour le Jazz et de son admiration sans bornes pour Duke Ellington, pas plus que je ne m’étalerai sur le procès qu’il a dû subir après « J’irai cracher sur vos tombes », des pseudonymes sous lesquels il écrivait, de sa décision d’arrêter d’écrire après « l’Arrache-cœur ». Tout ça, on l’apprend en découvrant cet auteur qui a surtout été apprécié après sa mort (ça arrive…)




« Blues pour un chat noir » donc puisque c’est de ce recueil de nouvelles en particulier qu’il est question ici. Cinq nouvelles toutes dotées d’une chute très inattendue, empreinte d’une atmosphère souvent étrange, une ambiance d’après-guerre aussi. Paris, New York, des prostituées, des musiciens, des groupes de Jazz, des filles bien roulées, des hommes désespérés, des morts et la possibilité parfois de revenir en arrière, mais qu’on ne saisit pas forcément parce que la vie selon Vian… Le racisme aussi, encore et toujours montré du doigt, dénoncé sans relâche (sa passion pour le jazz était étroitement liée à sa haine du racisme), la couleur jaune qui flotte entre les pages (le jaune, symbole de bien des qualités chez les personnages de Vian), un goût prononcé pour la provocation aussi (à découvrir pour mieux le savourer), des soldats américains profitant en France de la libération et de son insouciance, l’indifférence alors, même quand il y a des milliers de morts, l’absurdité et la solitude auxquelles le héros Vianesque doit faire face : il y a des hommes qui tombent de l’Empire Stade Building et la vie qui continue, qui défile en tout cas derrière les fenêtres, à tous les étages ; il y a des gens qui vendent leur sueur qui aidera peut-être à faire passer les arrière-gouts des denrées vendues pendant la guerre ; des oiseaux jaunes qui sortent des verres et puis qui s’envolent ; des femmes jaunes aussi rattrapant les hommes qui tombent et puis qui les repoussent parce qu’on est « chez Vian » quand même : on passe de la naïveté à la dure réalité, de l’innocence à la révolte. Chez Vian (l’homme qui avait « inventé » la machine à effacer les rêves !), une idée, un principe traverse toutes le pages, les noircit au sens propre et figuré : la vie est bien trop précieuse et fragile pour qu’on la gâche à coups de canons. La guerre et son effroyable réalité ne provoquent que la mort dont aucun dieu ne pourra nous sauver. Dieu, la guerre (et la connerie !) sont présents dans tous ces romans (je crois) comme des cibles manifestes.

Dieu n’a d’intérêt que pour les pasteurs et pour les gens qui ont peur de mourir, pas pour ceux qui ont peur de vivre. […] Dieu ne sert à rien quand c’est des hommes que l’on a peur. (p.90)



Le style enfin. Est-ce utile de rappeler combien Vian était un adepte de la « liberté potentielle du langage » tout en respectant un évident formalisme ? Queneau, au passage, l’a beaucoup aidé à s’introduire dans les sphères , mais Vian admirait aussi beaucoup Faulkner, Kafka, Lewis Carroll… Des jeux de mots, des mots-valises, des constructions surprenantes… mais en voilà assez ! Vian, il faut le lire pour le croire. « Blues pour un chat noir » et puis, bien sûr, « L’Écume des jours », un roman comme on n’en écrira peut-être plus.


Page 28 (elle est pas mal !)


On est au cœur de la nouvelle éponyme. Un attroupement s’est formé pour tenter de sauver ce pauvre chat coincé dans un égout.


L’homme en espadrilles joua des coudes pour s’ouvrir un passage. Il ramenait un long manche à balai.
- Ah ! dit Peter Gna, ça va peut-être aller.
Mais devant l’entrée de l’égout, le bâton se raidit et le coude formé par la voûte empêcha de l’y introduire.
- Il faudrait chercher la plaque de l’égout et la desceller, suggéra la sœur de Peter Gna.
Elle traduisit à l’Américain sa proposition.
- Oh ! Yeah ! dit-il.
Et il se mit immédiatement à la recherche de la plaque. Il passa sa main dans l’ouverture rectangulaire, tira, lâcha prise et s’assomma sur le mur de la maison laa plus proche.
- Soignez-le, commanda Peter Gna à deux femmes de la foule, qui relevèrent l’Américain et l’emmenèrent chez elles pour s’assurer du contenu des poches de sa vareuse. Elles trouvèrent notamment une savonnette Lux et une grosse barre de chocolat fourré O’Henry. En revanche, il leur passa une bonne blennorragie qu’il tenait d’une blonde ravissante rencontrée deux jours plus tôt à Pigalle.
L’homme au bâton se tapa la tête du plat de la main et dit « Euréchat ! »… et remonta chez lui.
- Il se fout de moi, dit le chat. Écoutez, vous, là-haut, si vous ne vous grouillez pas un peu, je m’en vais…