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samedi 28 novembre 2009

L'une et l'autre


A la demande de plusieurs personnes, je remets ici les informations sur mon joli petit livre. Beaucoup de travail aujourd'hui à la maison donc, je fais un copier-coller (et promis, bientôt, une chronique ou deux mais c'est qu'en ce moment, j'ai lu très peu de livres qui me donnent envie d'en parler. Il y a des périodes comme ça où rien ne nous emballe... c'est l'automne, ça doit être ça).

Donc, on a eu un article dans le journal La Meuse (un grand merci à Isabelle Debroux et à Luc, le photographe qui était très sympa)

http://www.lameuse.be/regions/liege/2009-11-25/flemalle-cette-femme-est-un-heros-742856.shtml


Pour lire (ou écouter) un extrait, c'est ici qu'il faut cliquer:

http://deslivresetdesanges.blogspot.com/2009/10/un-extrait.html

Voilà, que dire de plus? Le livre se vend bien, je suis contente et j'espère que d'autres personnes apprécieront encore mes petites histoires (et celles écrites avec g@rp) et puis tous ces personnages un peu seuls, un peu fous, un peu belges, un peu amoureux ça dépend...

Un grand merci, non! mille millions de mercis à mon amie Marie-Claire Demeur pour l'énergie qu'elle déploie pour ce livre, à Philippe Renard qui a passé des semaines enfermé dans un abri de jardin pour réaliser la peinture et à Guillaume Chassang, notre éditeur qui avait eu un coup de coeur pour ce recueil déguisé en roman. Merci aussi à tous ceux qui l'ont déjà lu et qui s'enthousiasment.

mardi 13 octobre 2009

Un extrait


Je viens de lire un livre super. Je suis contente. C’est un de ces romans tout simples qui vous aspirent, vous font du bien, mettent de la musique dans votre tête et des sourires dans votre cœur mais je vous en parlerai demain ou après parce que je n’ai pas le temps. Le temps… on passe sa vie à courir après sans jamais pouvoir l’atteindre, un peu comme les étoiles que l’on voudrait toucher du bout des doigts… mais en voilà assez avec les mots fleurs bleues aujourd’hui. Je voulais vous parler d’autre chose.


« L’une et l’autre », eh oui ! encore un tout petit peu, sans chercher à vous gaver. C’est seulement que plusieurs personnes m’ont demandé où j’avais trouvé le temps justement de l’écrire, ce recueil, et, à chaque fois (sans vouloir supposer que j’ai réalisé une prouesse), j’ai répondu « Je n’en sais rien, je sais pas ce qui m’a pris, je suis débordée, tout le temps en train de courir à gauche et à droite ». Je dis ça sans prétention ; il ne faut pas croire que je place mon petit recueil au-dessus de tous les livres que j’ai lus, loin de là mais je l’aime bien et j’ai envie que d’autres personnes le lisent, au moins deux ou trois, ce serait déjà bien. Le temps donc, je n’en avais pas. Pensez-vous : avec mes six galopins et mon boulot mais j’avais quelques histoires à raconter. G@rp m’a filé un coup de main sans que je lui demande. Ça s’est fait tout seul. (Ça n’a pas été facile, j’avoue, parce qu’il est du genre à râler pour un rien et moi aussi.)


Avant d’écrire, j’enregistre toujours une sorte de brouillon et, quand le texte est terminé, je l’enregistre à nouveau pour le corriger. Les mots sans la voix, ils ne sont pas grand-chose. Donc, pour peut-être vous donner envie de le lire, je vous mets un enregistrement qui traîne sur mon disque dur. C’est le début de « Le miroir d’eau ». Une histoire d’amour, un amour qui s’était caché dans les années, celles qui passent sans que l’on s’en rende compte. Le temps, encore lui, si on ne peut jamais l’atteindre vraiment, il est souvent magicien…


Au fait, l'enregistrement (en bas) est fait avec les moyens de la maison (et un accent maison aussi), dans ma cuisine, devant des pommes de terre.


L'extrait texte si vous préférez:


Quand j’étais en terminale, il y avait cette fille étrange qui arrivait le matin les mains dans les poches et repartait le soir sans jamais dire un mot, un bonjour. Rien. Elle ne disait rien. Jamais. A personne. Elle était comme invisible, si transparente que j’en viens à me demander comment et pourquoi je me mets à y repenser, maintenant, là, étendu sur mon lit. Ma mémoire l’avait chassée ; c’est étrange, cette manie qu’a notre cerveau de gommer certaines existences insipides et, à vrai dire, elle y avait tenu si peu de place, dans ma tête, que j’en viens à douter de l’avoir connue un jour. Quoi qu’il en soit, son visage déplaisant, presque hideux, vient de resurgir du passé et cela me met mal à l’aise…

Dans une heure, j’ai rendez-vous au bord de l’eau avec Florine. Je m’en réjouis depuis plusieurs jours. Florine est belle, gracieuse, drôle (ça lui arrive). C’est le genre de fille qu’un homme peut attendre très longtemps. Oui, vraiment, elle est tout ça et le temps n’en finit pas de me faire attendre moi aussi.

Dehors, en bas de l’immeuble, des voix qui passent. J’ai faim. Je me lève pour aller préparer un petit en-cas. Puis, assis sur la terrasse, j’avale machinalement des bouchées de sandwich au poulet en me laissant enivrer par les couleurs du fleuve qui miroitent du côté ouest de la ville. On appelle ça le miroir d’eau, quand la luminosité est telle que le fleuve se fait psyché. Bientôt, le soleil viendra s’y baigner. La vue est si belle que j’en oublie l’incessant tapage urbain. J’ai rendez-vous avec Florine et tout va bien ; je peux même m’assoupir, rêvasser un peu…

******

Aujourd’hui, Elisabeth fête ses vingt-six ans. En se levant ce matin, elle l’avait complètement oublié. Du coup, son humeur en a été légèrement affectée tout au long de la journée. « Ce sont des choses qui arrivent, se dit-elle pour se consoler, je ne suis pas impardonnable : je me lève 364 fois par an sans y penser… La prochaine fois, je veillerai à m’en souvenir. »

Sa journée de travail s’est donc écoulée dans une mélancolie relative. Des images de cadeaux ont titillé ses pensées pendant qu’elle remplissait les rayonnages chez Carrefour. A l’aide de petites secousses de la tête, elle essayait de les chasser. Aucun cadeau ne l’attendra ce soir ; elle le sait. Toute à ses réflexions, elle longe l’étroit trottoir qui s’étire le long de la Meuse. Chaque fois qu’elle fait un pas, une voiture la frôle. Parfois, c’est un camion qui fait trembler la chaussée. Au-dessus de sa tête, le ciel s’apprête à ravir le soleil pour l’engouffrer dans la nuit et déjà, les couleurs des eaux ronflantes déclinent. Les uns après les autres, les automobilistes allument leurs phares. Il commence à faire froid. On est en février, ce mois si court et si long. A une centaine de mètres devant elle, quelques oies sauvages ont fait halte. Sans prendre garde à la circulation, elles caquettent, sautillent, s’oublient sur la route. Coups de klaxon. Elisabeth tressaille : l’une d’entre elle a bien failli. Pour ne pas assister à un éventuel carnage, elle s’arrête et prend appui sur la balustrade de béton. Un moment se passe. Son regard s’abandonne derrière ses prunelles. Dans son dos, le vent s’est mis à souffler. Au-delà du fleuve, des immeubles déchirent le ciel. Pas de quai de ce côté. Un parc. Quelques arbres. Pas d’oiseau dans le ciel blafard.

« La nuit ne va pas tarder à descendre. La nuit qui descend… quelle étrange expression, dit-elle à voix haute. La nuit descend et moi, je monte dans les ans… Voyons voir, avant que la nuit ne s’écrase sur la ville, qu’est-ce que je souhaite pour mon anniversaire ? Que peut-on bien désirer pour ses vingt-six ans ? De l’amour ? Je suis si laide… De l’amitié ? Je suis si inintéressante… De l’argent ? Je m’en fiche… Du respect ? Pour quoi faire… Du rire alors ? Du bonheur ? C’est ça : du bonheur ?

« Du bonheur peut-être mais n’est-ce pas l’aboutissement de tout le reste ? » s’enquiert une silhouette surgie de nulle part. Sans lui accorder la moindre attention, Elisabeth soupire en resserrant son manteau de laine. Derrière elle, le Nord s’acharne et souffle. Sur le fleuve, une péniche chargée de sable jaune trace un sillon qui disparait aussitôt sur le miroir d’eau.

— Quoi alors ? continue-t-elle avec un soupçon de lassitude dans la gorge.
— Tu le sais bien, Elisabeth, ce que tu veux. Malheureusement, on n’est jamais en position de vouloir ; on ne peut qu’attendre. Depuis combien de temps attends-tu ?
— J’ai oublié, murmure-t-elle.
— Si tu as oublié, c’est que tu n’espères plus : l’espoir est nécessaire à l’attente, sinon rien n’a de sens.
— C’est vrai ça, oui, c’est bien vrai, concède-t-elle en se penchant vers le vide. Où étais-tu passé ? Je t’ai cherché pendant si longtemps.
— J’étais là mais je l’ignorais. J’ai pensé à toi aujourd’hui, avoue la silhouette avant de s’évanouir...





samedi 10 octobre 2009

L'une et l'autre: un extrait

Rébecca au pays du sommeil

Il est 04h37 et aujourd’hui, Rébecca doit mourir. Elle l’ignore encore parce qu’elle dort, lovée dans ces draps délavés qui la bercent depuis l’enfance. Ce n’est que plus tard au cours de cette journée printanière à venir, ensoleillée et insouciante qu’elle apprendra la terrible nouvelle. Pour être exact, ses yeux se fermeront une dernière fois à 21h22 quand, surgissant de la gueule béante et enténébrée du tunnel de la nuit, d’une sorte de nulle part inattendu, la mort arc-boutée sur le volant d’un bus jaune et bondé la fauchera, la projettera en l’air avant qu’elle ne retombe tête première sur le bitume râpeux où son crâne éclatera avec un craquement de noix qu’on écrase. En attendant, se profile devant elle une succession douce de quelques heures délicieuses capables, à elles seules, de remplacer volontiers les souvenirs de toute une existence ; car jusque-là, Rébecca a bien peu vécu, mais qu’à cela ne tienne, il est 04h39 et tout va bien pour la demoiselle. Elle dort, le visage posé sur l’oreiller. À ses pieds, un chat noir ronronne, s’étire et semble sourire, puis disparaît sous le lit.

Sur la table de chevet, un vieux réveil tique et taque les minutes dans l’obscurité, égrenant lentement le temps jusqu’à 05h43. À ses cotés un livre épais et grand ouvert, abandonné la veille. Lewis Carroll. Alice. Au pays des merveilles.

05h44 : dehors, la nuit, prête à détaler, se dégourdit les membres, taquinée par d’invisibles moineaux. Rébecca, elle, attend, les oreilles aux aguets, les jambes sur le qui-vive, que l’alarme l’invite à se lever mais, peu enclin à changer ses habitudes, le temps se prélasse et s'ankylose dans la pièce exiguë. Rébecca, à l’évidence, ne s’en formalise pas car attendre, elle sait le faire. C’est même ce qu’elle fait de mieux. En réalité, elle ne fait jamais rien d’autre. Elle attend, depuis une éternité maintenant, que les jours passent, filent en saisons, puis se tricotent en années. Elle est comme ça, Rébecca, désabusée. Elle vit seule, elle est vilaine. Ni compagnon, ni famille. Juste un chat indolent et quelques piles de vieux journaux entassés contre un mur. Ainsi, elle attend sans trop savoir ce qu’elle attend. Un changement, de l’imprévu, aime-t-elle à penser, qui finira bien par arriver mais rien ne presse ; chez elle, la patience est une seconde nature.

Tous les matins d’ailleurs, les yeux accrochés au plafond crépi et jauni de sa chambre, elle se réjouit que le réveil sonne six heures (ce qui ne manque jamais de se produire). Après, fichée sur l’unique tabouret de la minuscule cuisine, les pieds à vingt centimètres du sol, elle attend que le café coule, en pivotant de droite à gauche, puis de gauche à droite. Une fois le breuvage fumant avalé, elle bondit de son siège, s’éclipse derrière le rideau de douche craquelé, dans un coin de la cuisine, et n’en sort que lorsque les dix mètres carrés de son meublé sont plongés dans les vapeurs des effluves matinales. Parfumée au savon de Marseille, vaguement coiffée, elle jette en passant un œil à son reflet dans le rétroviseur lui tenant lieu de miroir, suspendu au-dessus de l’évier de la kitchenette. Elle grimace (toujours), se pince les lèvres et les joues jusqu’à ce qu’elles rosissent. Nouveau coup d’œil ? Verdict : pas terrible. Mine boudeuse suivie d’une autre grimace (un réflexe) et les yeux qui se mettent à rouler dans tous les sens. De l’évier à la penderie, de la penderie au lit, du lit à la poubelle, de la poubelle au rideau de douche, du rideau de douche à la fenêtre en bois vert, de la fenêtre en bois vert au rétroviseur. Stop ! Elle secoue ses boucles brunes, étire ses pommettes rondelettes, se tapote les joues et rechigne (souvent) à utiliser le stick de rouge à lèvres acheté en solde des mois auparavant. Alors, elle le caresse (parfois) avec son auriculaire pour s’en colorer les lèvres. Finalement, elle se trouve moins laide et même (rarement) un peu plus belle.

Une fois passé ce rituel futile et quotidien, elle sort acheter le journal au kiosque et un pain frais à la boulangerie. Nouvelle attente : la pancarte sur la porte indique « ouverture à 7h ». Il est 06h54. Inutile de s’impatienter : attendre, Rébecca sait le faire. Une fois de retour, elle n’enclenche pas la radio, ne passe plus devant le miroir, ne nourrit pas le chat et ne refait pas son lit. Elle s’assied, sur son tabouret pivotant, tartine de confiture à l’ananas des rondelles de pain grillé jusqu’à ce que la moindre parcelle en soit recouverte, avale machinalement chaque bouchée, les yeux suspendus au néant de ses murs blancs. Ensuite (systématiquement), elle se souvient qu’elle a acheté le journal oublié sur la commode à côté de la porte d’entrée. Un bond et retour à la petite table carrée qu’elle ne partage jamais avec personne. (Pourquoi ? Parce qu’elle est laide ? Probablement. Parce qu’elle attend de rencontrer la personne qui aurait envie de voir sa table ? Peut-être...) Assez brièvement ensuite, elle tente d’éplucher une rubrique ou l’autre mais très vite, ses yeux se mettent à cligner. De fatigue ? Oui, de fatigue. Rébecca, pour patiente qu’elle soit, a néanmoins l’œil paresseux. Ni myope ni astigmate, elle a tout simplement un regard fainéant, démissionnaire devant l’effort ; raison pour laquelle elle n’est jamais parvenue à décrocher le moindre boulot. Ni à entretenir la plus infime relation amicale ou affective. Elle fait partie de ces rares personnes qui sont dépourvues de toute faculté ou même d’envie de concentration oculaire. À la télévision, les images l’endorment ; à l’agence pour l’emploi, les formulaires à remplir la désespèrent ; au restaurant, les silhouettes de ses convives l’épuisent et dans l’intimité, avec les hommes, elle se lasse (se lasserait en vérité) en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Pas qu’elle n’ait plus de projets, Rébecca : à vingt-huit ans, on a la vie devant soi ! mais ses yeux, eux, sont… blasés ? exigeants ? intraitables ? rêveurs ? Rêveurs, oui. De ces yeux qui souhaiteraient s’illuminer comme un arc-en-ciel cambré de part et d’autre de l’horizon pour mieux triompher d’un ciel capricieux. Et des yeux qui rêvent, ce sont des yeux absents, éteints : la vie, la vraie, est si terne et les rêves, lorsqu’ils finissent par se décolorer comme de vieux draps, deviennent éphémères chrysalides puis papillons qui s’envolent en noir et blanc pour aller mourir quelque part de l’autre côté de l’arc-en-ciel. Des regrets ? À peine. Des images, plutôt. Fugaces.

Ainsi, Rébecca attend tous les matins que son réveil sonne, que le café coule, que la buée recouvre les vitres, que la boulangerie ouvre, que ses tartines soient recouvertes de confiture à l’ananas, que son envie de lire les nouvelles l’abandonne et là, à partir de ce moment précis et étrangement immuable, sur le coup de 07h53, elle n’attend plus rien.

Pour le commander: Maddy Duchesne et g@rp, "L'une et l'autre", éditions Praelego, ISBN 9782813100320

vendredi 9 octobre 2009

L'une et l'autre


Il y a longtemps maintenant, j’avais des correspondants, des vrais correspondants je veux dire : on s’écrivait des lettres, des vraies lettres, de celles qu’on ne reçoit plus jamais aujourd’hui. J’étais jeune et chaque fois qu’il en arrivait une, c’était un petit bout de magie à ouvrir et à savourer. Maintenant, c’est différent : on ne reçoit plus que des factures et des publicités. Pour les lettres, il faut ouvrir sa boîte mails mais ce n’est plus la même chose, c’est de l’instantané, du vite fait, de l’éphémère que l’on ne peut pas ranger dans un tiroir. Bref, il y a quelques mois (et pendant quelques mois) j’ai écrit, avec un « complice », G@rp, un recueil de nouvelles qui rend hommage aux lettres de papier. Ça n’a pas été facile parce que 1000 km nous séparent. On s’est souvent crêpé le mail mais, avec un peu d’obstination, on y est arrivé et voilà : c’est l’histoire d’une femme seule et triste qui est persuadée qu’un écrivain reclus est le seul capable de lui rendre le sourire. Elle le harcèle, le force à écrire et, au bout du compte, c’est elle qui écrit…

Le livre est disponible dès lundi en commande chez votre libraire ou sur Internet. Ça s’appelle « L’une et l’autre » et c’est aux éditions Praelego.

Je vous mets le prologue qui, comme la couverture, résume bien l’histoire. Une précision quand même : c’est un peu fleur bleue mais, comme me le disait G@rp, c’est d’abord du rêve, rien que ça et surtout c’est sans prétention. Si ça vous dit…



Prologue


L’univers. Silencieux. La voie Lactée. Des étoiles. Par milliers. La Lune. L’atmosphère. La Terre. L’Europe. La France. Le Sud. Marseille. Un été finissant. Une colline. Une maison sur la colline. Un homme dans la maison. Seul. Une bibliothèque. Un bureau. Silence. Une fenêtre à croisillons. Un jardin. Grand. Un parc. Ombragé par endroits. Dépouillé. Quelques massifs mal entretenus. Un banc de pierre. Pas de clôture. Un étang. Un peu d’herbe folle. Beaucoup de terre battue. Le chant d’un oiseau. Une tombe. Et puis plus rien. Au-dessus un escadron de nuages soufflés vers le Nord. Le vent levé. Timide d’abord. Furieux ensuite. Début de tempête. Accalmie déjà. Rayons de soleil. Nouveau silence. Qui se propage. Vers le Nord. Paysages. A perte de vue. Cartes postales. Montagnes. A la chaîne. Vallée. Champs. Cultivés. En jachère. A vendre. A bâtir. Agglomération. Villages. Petits. Un peu moins. A l’abandon. Repeuplés. Renaissants. Agglomération encore. Toujours. Fleuves. Écluse. Pluie fine. Élevages. Pont. Autoroutes. Agglomérations. Vallées. Rayon de soleil vertical. Vallée. Une autre. Route arborée. Ruisseau enjambé. Pont en ruine. Arc-en-ciel. Voie ferrée. Autoroutes. En croisement. Voitures. Véhicules. En tout genre. Des millions on dirait. Pluie battante. TGV. En ligne droite. La Meuse déjà. Sillonnant les plaines. Triste et grise. Charriant ses éternelles péniches. Forêt. Plusieurs. Sur des collines. Qui se font vallons. Wallonie alors. Collines encore. Et sidérurgie. Corons. Terrils. Fumée. Cheminées. Vapeurs d’eau. Automne. En avance. Et ciel résigné. Tout de gris paré. La Meuse à nouveau. Qui se glisse dans Liège. Pays des gaufres. De Simenon. Une maison. Ici aussi. En bordure de colline. Espace. Verdure. Une femme. Seule. Dans sa cuisine. Puis dans le jardin. Regard vers le ciel. Décoloré. Souvent. Averse de pluie. Détonation au loin. Coup de tonnerre sûrement. Des voix remontant la rue. Retour dans la cuisine. Fenêtre fermée. Table. Toile cirée. Machine à écrire. Tic tic tic tic tic…

mercredi 7 octobre 2009

Je disais donc





Je suis débordée (les enfants, le boulot, les animaux, le mari...) mais bref, avant d'oublier:





http://arobasestrategique.wordpress.com/2009/10/07/en-resume-sous-peu-et-bientot/#more-308

mardi 29 septembre 2009

Pas de titre

Comme au cinéma

Un camion dans le virage. Ses roues dans la flaque. Le pantalon de Marika éclaboussé. Elle se lève du muret sur lequel elle désespère depuis deux heures. Elle a mal aux fesses et aux genoux ; elle s’étire puis constate les dégâts. Scandalisée, elle persifle pour elle-même tout le mal qu’elle pense de ces chauffards. Aucune considération pour les piétons ! Aucun égard pour leur vulnérabilité, surtout lorsqu’il pleut. Depuis quatre jours le ciel n’a de cesse de s’essorer sur le paysage vallonné. Pas d’amélioration prévue avant le lendemain…

Elle se rassoit, dépitée. Encore soixante kilomètres à parcourir, soixante kilomètres avant Bastogne… Avant ce soir. Ce soir, ce soir, songe-t-elle en passant une main sur son jeans pour faire disparaître les projections boueuses… que la toile dilue en aquarelle baveuse. Pas d’amélioration. Puis un regard délavé vers sa chaussure droite naufragée sur le mur : talon claqué. Un autre vers sa voiture, échouée sur le bas-côté : moteur noyé. La pluie s’intensifie. Non, décidément, aucune amélioration. Ce soir, elle n’y sera jamais…

Un dernier coup d’œil las à son poignet : 14h30… Déjà ?

Si au moins il lui avait donné le temps de repasser par son appartement, elle aurait pensé à prendre un imperméable digne de ce nom et un parapluie. Les imprévus, ça arrive. Mais non, c’était urgent comme toutes les missions qu’il lui confiait. Urgent, à livrer avant dix-huit heures, dépêche-toi, il avait dit, le patron, en la poussant gentiment hors de son bureau. Pour la forme, elle avait objecté un « Mais enfin je… » que lui, fidèle à son tempérament, avait aussitôt récusé d’un vague « Bien sûr bien sûr… » La porte s’était refermée. Appel de l’ascenseur. Ding. Encore une porte. Un autre ding et le bâtiment l’avait recrachée en plein déluge avec la grosse enveloppe calée sous son bras. Tête baissée, épaules rentrées, elle avait plongé dans son antique Ford arthritique et récalcitrante au démarrage par temps humide. Clignotant à gauche pour signifier sa manœuvre aux automobilistes sur le boulevard puis le tunnel de Cointe bientôt, et ses éternels encombrements. Sur les ondes, de vieilles chansons qu’elle n’écoutait pas. Les essuie-glaces et leurs allers-retours lancinants sur le pare-brise asséché, la lumière de ses phares écarquillée sur le véhicule devant. Enfin, sortie du tunnel. La route qui s’était tracée, centimètre par centimètre. La musique interrompue par un flash info. Perturbation au centre-ville. Agriculteurs en colère. Sondage d’opinion publique. Premier ministre en hausse. Riposte de l’opposition. Interview d’un professeur agressé. Colère des étudiants… Grésillements. La pluie quand elle vous coupe du monde… Température en baisse à l’extérieur. L’hiver en avance, toujours plus long, plus froid. La pluie martelait en dérouillée la tôle de son carrosse rouillé. Des salves ininterrompues de ploc ploc ploc tellement bruyants que Marika avait fini par ne plus les entendre.

Sonnerie aigrelette au fond de sa poche. Le patron. Qui d’autre ? Si la porte est fermée quand tu arrives, tu glisses dans la boîte, ok ? Pas chez le concierge. Dans la boîte. Le concierge, tu t’en méfies ; la boîte, elle est sûre, il avait soufflé dans le téléphone avant de raccrocher sans écouter ses « oui oui ». Le portable, elle l’avait refermé d’un clac et jeté sur le siège passager. Aussi vite, il s’était remis à sonner. Elle ne voulait plus l’entendre, ni le téléphone, ni le patron. Il lui suffisait de penser « Je n’entends rien » et c’était le silence.

Quand la circulation s’était enfin fluidifiée, elle avait pu gagner la périphérie en quelques minutes.

Les yeux braqués sur la route rectiligne, elle avait éventré le décor figé des Ardennes en se remémorant les vacances d’été de son enfance : sa mère, son père, le chien et ce chalet rudimentaire où il ne se passait jamais rien d’autre que du temps et de la pluie, du soleil parfois, des journées torrides qui n’en finissaient pas. L’été quand il s’éternise…

Subitement, le moteur de la vieille Ford avait décidé de claquer, là, en plein nulle part, au bord d’un champ cerné de barbelés. Une fois, deux fois, vingt fois, elle avait tenté de le relancer. En vain. Alors, elle avait marché, à peine quelques mètres, et son talon droit s’était décroché de la semelle. Clac. Cassé net. Un muret le long de la route. Elle y avait pris place en maudissant la campagne et toutes les urgences. Appel à un dépanneur. La pluie revenue. L’attente. Le camion. Son pantalon souillé, cette enveloppe à livrer. Et soixante kilomètres. Avant ce soir. Ce soir…

Sur la route, personne : seulement le temps comme passager et l’averse pour conversation.

Nouvel appel au dépanneur. Pas de réponse. Exaspérée, elle se lève, retire son manteau de laine puis son pullover qu’elle enroule autour de sa tête. Elle a froid. Ses longs cheveux ramassés dégoulinent dans sa nuque qui frissonne. Elle remet le manteau qu’elle boutonne jusqu’au menton et en relève le col pour protéger ses oreilles avant de s’enfoncer dans la pluie.

Trois kilomètres.

Un bistrot à flanc de falaise, dans un virage : « Chez Mona ». Elle pousse la porte, libère ses cheveux qu’elle remet en place avec ses doigts. Manteau retiré, posé sur un siège où elle s’affale avec un bruit de serpillière trempée. Elle a toujours aussi froid alors elle se frotte les mains comme si ce geste allait suffire à la réchauffer. À côté d’elle, une grande vitre défiée par la pluie glacée. Marika détourne le regard vers la salle. Vide, triste. Une vieille dame assise dans un fauteuil roulant dort, une photo tombée de ses mains jointes sur ses genoux. Derrière le comptoir éclairé par des lampes tempête suspendues au plafond, une autre dame, la patronne sûrement, épluche des oignons, se mouche, épluche encore. On dirait qu’elle pleure :

- Ça pique aux yeux, elle explique. Qu’est-ce vous voulez boire ?

- Deux chocolats chauds…

La femme a l’air mauvais. Au-dessus de sa bouche crispée, ses yeux rougis épluchent ceux de Marika qui baisse la tête. Au fond de la salle, depuis le coin sombre où elle est remisée, la vieille s’est éveillée et gémit. Elle a faim ; elle veut sa soupe à l’oignon. La patronne l’insulte. Tu fais chier, la morue ! elle grogne en serrant les mâchoires. Marika s’indigne mais demeure comme en prière ou à confesse, jusqu’à ce que les chocolats arrivent. Elle dit merci. La patronne répond quatre euros.

- J’en ai pour un bout de temps, je vous paierai après.

- Ma soupe ? s’inquiète l’autre dans son fauteuil.

- Ta gueule, maman !

- Et ma soupe ? elle répète, la mère, avec un regard d’aveugle.

- Qu’est-ce qu’elle croit ? Qu’la soupe elle se fait toute seule ? elle demande, Mona, en prenant la cliente à témoin, une cliente figée, de plus en plus mal à l’aise, le nez dans ses chocolats chauds.

Après un haussement d’épaules bougon, la patronne regagne sa place, son comptoir, son épluchage haché de reniflements. Et de l’autre côté de la fenêtre, toujours cette pluie qui brouille le paysage.

Marika peut enfin exhaler sa contrariété d’un souffle profond. Sur la table, les chocolats fumants tourbillonnent tandis qu’une odeur d’oignon et de céleri valse avec celle, poussiéreuse, du bar. Le téléphone dans la poche de son manteau l’interpelle. Le patron encore : Bon t’es où là ? Dans un bistrot ? Tu te fous de moi ? Avant dix-huit heures, je t’ai dit ! Je te l’ai dit, quand même ! Oui, alors pourquoi t’es dans un bistrot ? Tu prends ta voiture et tu fonces. C’est urgent, merde ! Comment ça t’as plus de voiture ? Et les dépanneurs, les taxis, c’est pas fait pour les chiens. L’enveloppe, bordel ! Marika fait « oui oui » puis raccroche avant de fouiller dans son sac à main. Mon portefeuille ! elle s’exclame. Quoi vot’ portefeuille ? elle renifle, la patronne. Nouveau soupir et regard englué dans la vitre, la jeune femme ne répond pas. Des jeunes gens sur des mobylettes pétaradantes déchirent la chaussée grasse, passent, disparaissent après le virage. Silence pluvieux.

J’ai faim, elle se dit en déballant deux biscottes qu’elle trempe dans le chocolat. Message sur son portable : « T’es partie, j’espère ? » Elle veut répondre mais la porte s’ouvre, aspirant les bourrasques.

Un homme, la cinquantaine fièrement affichée, entre sous les yeux médusés des trois femmes. Veston noir impeccablement repassé, cheveux grisonnants balayés vers le sommet de la tête et sacoche en cuir qu’il dépose sur le comptoir de façon maniérée : une gravure de mode que la pluie n’aurait pas détrempée. Une bière, il dit en saluant Mona qui actionne aussitôt la pompe et le sert sans un mot.

Marika se demande ce que les hommes peuvent bien ranger dans leur sacoche... puis se souvient de l’enveloppe, vérifie qu’elle ne l’a pas perdue, l’effleure d’un doigt curieux avant de la déposer sur la table, à côté des tasses vides.

Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? Et dans toutes celles qu’elle a déjà livrées ? Elle n’en sait rien, n’a vu que des portes, parfois des silhouettes qui ont tendu la main pour s’emparer des enveloppes avant que les portes, toujours, ne se referment. Le reste du temps ? elle tape des lettres et des rapports de ventes nébuleuses. Des objets d’art, des antiquités, des choses et d’autres auxquelles elle ne comprend rien. Elle a une bonne orthographe et son permis de conduire ; c’est tout ce qu’il lui avait demandé avant de l’engager.

Depuis le comptoir, le client la salue d’un signe de tête. Intimidée, Marika ne répond pas alors il s’avance, son verre de bière à la main. Il dit, Je peux m’asseoir ? et il s’assied, dépose sa sacoche contre un pied de sa chaise. Dans son fauteuil, la vieille pleure à petits cris étouffés. Elle veut sa soupe, rien que sa soupe, après elle se taira. La patronne tempête une réprimande et l’autre se cache la tête dans ses mains osseuses. Elle pleure sans bruit à présent.

- Je suis là pour l’enveloppe, annonce l’homme.

- Ah bon ? s’étonne Marika en la plaquant contre elle d’un geste vif. Le patron ne m’a rien dit. Il faut que je l’appelle.

- Le patron ? Quel patron ?

Ses bras croisés traduisent un soupçon de méfiance.

Marika, elle panique. Le patron ne fait jamais ça, envoyer des gens. C’est toujours elle qui se déplace, qui frappe aux portes. Les hommes aux cheveux gominés vers l’arrière, elle ne sait pas si elle peut leur faire confiance. Depuis le temps qu’elle fait ce boulot, elle a compris, vaguement, que le contenu des enveloppes ne doit pas être très honnête alors elle se crispe, fait défiler dans sa tête des scénarios de mauvais films. Elle dit, Qui êtes-vous ? Et l’homme répond, Je suis Christian, le fils de Christian. Marika tressaille, s’enfonce dans son siège. Un truand ! elle se retient de crier.

- C’est bien vous la fille que j’ai eue au téléphone hier soir ? il dit en claquant des doigts pour appeler Mona.

- Non.

- Mais vous êtes brune et plutôt petite, vous êtes ici et vous avez une enveloppe.

- Oui.

- Alors l’enveloppe, elle est pour moi. Dedans, il y a les dessins de mon père. Il est mort, voyez-vous, quand j’avais deux ans et aujourd’hui ses dessins valent une petite fortune. Je les rachète avant qu’ils ne soient hors de prix. C’était mon père quand même.

Abasourdie, Marika ne répond rien et laisse la patronne prendre la commande. Christian-fils-de-Christian commande un moules frites en interrogeant sa voisine de table du regard. Elle a faim, oui, elle laisse entendre en plissant les yeux. Elle dit, J’ai perdu mon portefeuille, mais il n’entend pas. Il fait ajouter deux vins blancs qui leur sont servis aussi vite. Marika savoure son verre à petites gorgées : on dirait qu’elle lape. Même si ça râpe un peu elle se force, parce que des vins blancs, on ne lui en offre pas tous les jours. Un silence s’installe, alors elle repense à l’enveloppe, à tous ces plis dont elle ne sait rien, puis aux hommes qu’elle a aimés et dont elle ne savait rien non plus. Les hommes, on les aime et on ne sait pas pourquoi ; après, ils s’en vont et on n’en sait pas davantage… Et celui-là, elle se dit en accrochant la serviette sous son menton, peut-être pourrait-elle l’aimer un peu ? Sans rien demander, l’amour les surprendrait là, à l’entrée des Ardennes, à flanc de falaise, dans un virage, chez Mona. Après, ils oublieraient…

L’heure tourne, doucement. La pluie l’escorte, répandant sur le paysage ardennais ses senteurs boisées. Le café est plein de courants d’air. La musique dans la salle se met à murmurer. La vieille sourit, les yeux dans sa photo, la soupe à l’oignon dans l’estomac. Flash météo : un orage arrive sur le sud du pays. Il sera violent. Peut-être parce qu’ils le sont souvent, les orages, violents. En tout cas mieux vaut être prudent. Marika s’inquiète un peu plus et rappelle le dépanneur. Il ne viendra pas. Elle s’offusque, Comment ça, vous ne viendrez pas ? L’homme se lamente dans le téléphone : tombé en panne lui aussi. Le comble, la cerise sur le gâteau, la goutte d’eau qui fait déborder le vase ! Pas d’amélioration, ça non, toujours pas ! Elle raccroche, arrache la serviette, la jette au milieu de la table. Christian deuxième du nom roule des prunelles dans tous les sens. Il y a un problème ? Non, pas un problème, une averse de problèmes. Il faut qu’elle appelle le chef, et un taxi mais elle n’a pas d’argent. Elle n’ose pas lui dire, pour l’argent. Ni pour les problèmes.

Christian voit une larme sur sa joue. Il dit, Si je peux faire quelque chose… Elle explique, finalement, après une longue inspiration pour se donner du courage. Il comprend mais ne peut rien faire. Il n’a pas le temps de rouler jusqu’à Bastogne. Si elle avait eu avec elle les dessins de son père, il aurait fait un effort, sûrement oui, il l’aurait fait, mais elle ne les a pas. C’est vrai, elle murmure, je ne les ai pas. Pas d’amélioration...

Ils terminent le repas en silence. Mona lustre ses verres en mâchant du chewing-gum tandis que sa mère poursuit sa digestion sans cesser de caresser sa photo. Mona a poussé son fauteuil devant une des fenêtres. C’est comme au cinéma, elle a fait, la vieille. Christian mange avec appétit.

En le voyant décortiquer ses moules, Marika repense à tous les hommes pour lesquels elle a cuisiné mais qui sont quand même partis. Malgré ses maigres ressources, elle avait toujours fait de son mieux, des petits plats mijotés, des recettes trouvées au hasard des magazines et qu’elle recopiait sans les acheter. C’est sa mère qui répétait toujours, Les hommes, on les tient par le ventre, mais ils partaient quand même. Les hommes…

Dehors, le ciel rassemble ses troupes de nuages pour une nouvelle offensive. Rusée, la pluie se fait plus fine, rebondissant de-ci de-là dans les flaques et contre les vitres. Un peu de répit. Soudain, surgie du crachin, une femme, petite et brune, traverse la route, s’approche du bistrot. Christian bondit de son siège mais déjà la femme s’éloigne et disparaît dans le virage.

Vous avez pu voir si elle avait une enveloppe ? il dit. Non, répond Marika en croquant une frite. Sans demander son reste, il s’essuie la bouche avec une délicatesse pressée, abandonne la serviette au milieu de son assiette et s’empare de sa sacoche avant de s’élancer. Je reviens tout de suite ! il clame en claquant la porte. Marika prend son air ahuri ; l’horloge au-dessus du bar s’affole, ses aiguilles tournent en rond mais Christian, fils de Christian, ne revient pas.

Le téléphone se souvient de Marika qui décroche en gonflant ses joues. Ça y est ? Non ? Comment « non » ? Merde, Marika ! Je te paie pas pour siroter des vins blancs dans les bistrots. Si tu te dépêches pas de livrer cette p… Ok, je reste calme. Tu... tu vas régler tes consommations bien gentiment et… Comment ça, t’as pas d’argent ? Tu le fais exprès, là, c’est pas possible ! Tu te débrouilles comme tu veux mais tu touches pas à l’enveloppe, t’as compris ? dix-huit heures, après je suis un homme mort, tu entends ? Clic.

Quand rien ne va plus…

Elle coupe la sonnerie de son portable et le fourre au fond de son sac. Mona a compris, aucun doute, parce qu’elle lui lance des yeux méchants et plein de reproches. J’ai besoin d’un taxi, fait Marika, en s’approchant du comptoir. Sans blague ? ricane la patronne en lustrant les pompes à bières, et vous avez de quoi payer vos consommations et celles de votre ami ? Marika pense, C’est pas mon ami, mais s’abstient de le dire. Dans son dos : des perles de sueur. Elle a chaud maintenant. Bientôt dix-sept heures. Pas d’amélioration. Alors, foutu pour foutu, elle se lance et dit, C’est pas mon ami, avant de retourner s’asseoir. La mère, devant sa fenêtre, applaudit le maigre rayon de soleil qui perce les premières lignes de front de l’orage. C’est comme à la mer, elle dit, le visage croqué par un sourire enfantin.

- Tu la fermes, s’il te plait ? grogne Mona en allumant derrière elle la télévision qu’elle met en sourdine.

- Un verre d’eau. J’aimerais un verre d’eau, supplie Marika depuis son siège. Du robinet.

- Quand vous aurez payé le reste !

- Bravo le soleil ! claironne la vieille dame en dodelinant de la tête.

- C’est l’heure de sa piqûre, c’est pour ça qu’elle s’agite, confie Mona en traversant la salle, un torchon sur l’épaule.

Dans son sac, le téléphone de Marika vibre. Elle l’ignore, préférant nier ce qui risque de lui arriver. Dans les films aussi, pour les filles naïves, aucune échappatoire. C’est comme ça, ça sert à donner des leçons aux autres, la naïveté. Quand le patron lui aura trouvé une remplaçante, il ne se gênera pas pour lui répéter, Surtout tu fais pas comme l’autre, à boire des vins blancs dans les bistrots quand t’as une enveloppe à livrer ! La fille, forcément, elle cherchera à savoir ce qu’il y a dans ces étuis de papier alors le gars, il froncera les sourcils, Te mêle jamais de ça, tu entends ? Jamais ! et, comme elle, la fille ne posera plus de questions. Elle sera un peu moins naïve, jamais en retard. Pour l’autre, ça s’améliorera peut-être, puisqu’il lui aura fait la leçon. Peut-être…

Finalement, Mona prend pitié en la voyant de dos, plaquée contre la vitre. Elle se dit, Elle regarde pas le soleil, celle-là ; elle a des soucis, et elle lui apporte un verre d’eau trouble, comme ça, sans savoir pourquoi. Mona, elle n’a aucune gentillesse au creux des joues mais parfois, il lui en pousse au fond des yeux. La cliente, elle l’a regardée parce qu’il n’y avait qu’elle et sa mère, qu’elle s’en va piquer dans la cuisine. Ça la calme ; elle a moins mal à ses articulations et on ne l’entend plus brailler. Au moins une amélioration…

Quand Mona a poussé le fauteuil jusqu’à l’arrière-boutique, la vieille s’est débattue, a agité les bras et la tête. La photographie lui a glissé des mains sans qu’elle s’en rende compte. Marika l’a ramassée. Personne ne l’a vue.

Elle regarde, hébétée, et découvre quelques centimètres carrés de sable. Rien d’autre. Pas de plage. Pas de silhouette. Pas de ciel. Du sable. Seulement du sable. Doré. Elle écarquille les yeux, cherchant dans l’image ce qui peut bien mettre cette femme usée dans cet état, et soudain elle comprend. Cette photo, c’est un souvenir, qui n’appartient qu’à la mère, qu’elle emportera, où qu’elle aille quand elle quittera ce café miséreux. Marika réalise alors, et s’effondre à même le sol, en larmes et une main sur la bouche. Des souvenirs à elle, bien à elle, elle n’en a pas. Depuis toujours elle agit, donne sans jamais recevoir. Sauf des déceptions qu’elle amasse à la pelle pendant que les autres remplissent leurs coffres au trésor. Elle donne son temps autant que son amour, sans reprise ni échange, et il ne lui reste rien, jamais, excepté des regrets qu’elle ravale aussitôt. Elle donne et elle oublie jusqu’à s’en oublier elle-même. Aujourd’hui pourtant, c’est la mère de Mona qui lui offre un souvenir, un souvenir comme les deux chocolats chauds qu’elle a commandés tout à l’heure en entrant, Marika – ces deux chocolats qui l’ont réchauffée.

Elle ne pleure plus, Marika. Dans sa tête, le soleil l’emporte sur l’orage de ses pleurs tandis que sur son visage, un rayon de sourire apparaît.

Dix-huit heures. Marika sur la route. L’esprit aussi léger que son sac à main. Adieu portable, adieu passé et ad patres, le patron – bien qu’elle soit certaine que, dans l’urgence, il ait trouvé le moyen de s’en sortir vivant. Elle chantonne un air guilleret qu’elle invente au fur et à mesure de ses pas qui l’éloignent de Bastogne, où elle n’ira pas ce soir. Non, ce soir, elle s’offre davantage qu’une amélioration, Marika : un nouveau départ. Vers Liège et tout ce qu’elle a oublié d’y vivre, autrefois (il n’y a pas si longtemps et pourtant) aveugle qu’elle était, paralysée aussi, comme dans le fauteuil roulant de sa vieille Ford qu’elle vient de dépasser sans remord ni regret.

Depuis trois kilomètres, elle tourne le dos au bistrot, au virage, au flanc de la falaise, mais jamais, non, jamais elle n’oubliera. Elle ne sera pas la seule.

Dans sa poche, ses doigts caressent une photo dont elle n’a aucun mal à éprouver le grain tandis qu’au même instant, derrière elle, là-bas, des doigts plus osseux que les siens effleurent avec une délicatesse tremblante une enveloppe riche de promesses et de voyages. Destination grains de sables. Destination nouvelle vie, au bord d’une plage, sous les tropiques. C’est comme au cinéma ! claironne la vieille dame en riant aux éclats. Et si Mona pleure, les oignons n’y sont pour rien.

Dix-huit heures. Sur la route, Marika s’immobilise tout à coup.

Elle revient sur ses pas, ôte sa deuxième chaussure et la pose sur le muret, à côté de celle au talon cassé il y a des siècles, on dirait.

Dix-huit heures et deux minutes. Marika, sur la route, pieds nus, regarde le soleil.


Maddy (avec la complicité de g@rp pour la chute)

dimanche 27 septembre 2009

Bientôt







La solitude parfois, elle est insensée...

Philippe Renard




samedi 12 septembre 2009

Abracadabra Martha!


Abracadabra, Martha !


Il fait chaud. Trop. Incapable de se concentrer, Martha lutte, se force et se crispe, s’obstine dans ce combat qu’elle sait perdu d’avance, puisqu’un rien lui suffit pour…


Assise à son bureau, Martha martelait avec rage les touches de son clavier en jetant, toutes les dix secondes, un œil noir à l’horloge arrogante campée au-dessus de la porte d’entrée. 17h20 ? Elle aurait dû avoir terminé sa journée depuis une heure pourtant elle était loin, très loin d’en avoir fini. Martha accéléra sa vitesse de frappe. Elle n’en pouvait plus mais devait se surpasser et, par-dessus le marché, faire abstraction de la chaleur qui, comme elle, semblait doubler la cadence. Martha tapa un crescendo de rafales, le thermomètre grimpa par à-coups, calquant son rythme de progression sur le sien. Proprement insupportable ! Tant du point de vue température ambiante que du retard que Martha prenait, inéluctable malgré sa détermination à en finir au plus vite. Elle pencha la tête en avant comme si cette position lui offrait la chance de grappiller quelques secondes à celles qui tricotaient un tic-tac ironique, là-haut, au-dessus de la porte. La chaleur, elle pourrait s’en accommoder. Le retard, en revanche… Pourquoi fallait-il que le boss lui refile toujours un dossier urgent le jeudi en fin de journée ? Depuis dix-neuf ans qu’elle travaillait pour lui, il mettait un soin maniaque à saboter sa soirée hebdomadaire. Il le savait, pourtant, que le jeudi, pour Martha, c’était sa soirée. Il le savait, que les petits plaisirs, dans sa vie de veuve, se faisaient plutôt rares. Martha, elle, n’ignorait pas que Rébecca, son amie de toujours, était plus qu’à cheval sur la ponctualité. Et, fatalité, comme chaque jeudi, Martha arriverait en retard chez Rébecca. Coup d’œil à l’horloge, nouvelle accélération de ses doigts sur le clavier : suée. Le sang de Martha bouillait littéralement : elle fulminait, ne supportait plus son boss. Il l’exaspérait et il s’en fallait d’un pas grand-chose, ou d’un « trop » pour que…


Comme toujours, ça avait commencé par : Martha, ma chère Martha, je sais que votre jeudi soir est sacré mais j’ai une affaire urgente sur le feu et vous seriez un ange si… Un ange… Oui, ça, il n’y avait pas à dire, elle en était un, d’ange : en forme de poire ! Et quelle affaire urgente ? Un vol de tondeuse à gazon ? La mystérieuse disparition des pommes de terre de la mère Loick ? Celle-là, elle était en passe de devenir aussi célèbre que la mère Michel ! À propos, il ferait mieux de ranger le foutoir, le boss : c’est crasseux, le sol est jonché de canettes, même un chat n’y retrouverait pas ses petits. Et acheter un ventilateur, tiens, ça, c’est urgent ! Avec les vêtements qui collent au corps, cette journée est un calvaire mais rien ne presse, là, puisque c’est « l’ange » qui en a besoin. Une fois de plus et quoi qu’il arrive, l’ange décida qu’il prendrait son envol à 18 heures.


Quand vas-tu enfin apprendre à dire non ? répétait Rébecca lorsque Martha arrivait avec son éternelle mine navrée, son éternel gâteau au citron et son éternel retard. Martha, évidemment, haussait les épaules : à cinquante ans bien sonnés, à quoi bon changer ? Non, elle n’avait jamais su le dire et surtout pas aux hommes, raison pour laquelle elle s’était mariée quatre – non – cinq fois en comptant son dernier mari, disparu un jour de canicule comme celui-ci, après deux petites semaines de vie conjugale ; mari dont elle était sans nouvelles et ce mystère l’obsédait.


Dans la rue en contrebas, le tramway de 17h50 bourdonna un vibrant rappel à l’ordre ; les rails transmirent aux pavés qui relayèrent à l’immeuble qui passa aux étages, puis à Martha. Elle sursauta, chassa ses sombres pensées. Plus vite elle aurait terminé, plus vite elle pourrait descendre sillonner la Grand Rue à la recherche d’une boulangerie encore ouverte. Plus que trois pages à taper et un gâteau au citron à trouver. Si seulement il pouvait faire moins chaud… Du jamais vu ici, dans le Nord, une telle chaleur en plein mois de juin. Martha frictionna de talc ses mains moites, s’épongea le front avec un mouchoir humide puis avala une gorgée d’eau qui n’avait de fraîche que le nom, avant de se remettre au travail, préférant ignorer ses doigts engourdis – avait-elle le choix ? Elle secoua la tête : Concentre-toi, Martha. Concentre-toi ! Par la fenêtre entrouverte, de lourds morceaux d’été poursuivaient leur inlassable invasion de la pièce obscure et poussiéreuse.


17h55. Au rez-de-chaussée, la porte en fer de l’immeuble venait de claquer dans le dos du dernier employé de l’agence matrimoniale qui louait l’étage du dessous. Il ne restait plus qu’elle, elle et Templeton, le boss claquemuré dans son bureau vitré.


— Martha ? Martha ! se mit-il à beugler depuis sa cage de verre. Venez vite !
— Je vais le tuer ! fulmina cette dernière entre ses mâchoires serrées. Chef ? fit-elle tout sourire en surgissant dans le petit local enfumé.
— Une urgence. J’ai encore besoin de vous.
— Impossible, c’est jeudi ! objecta la secrétaire depuis le rempart de ses bras potelés, croisés en signe de protestation renfrognée.
— Je le sais, Martha, ma brave Martha, mais nous avons une nouvelle affaire. Une femme vient d’appeler. Un homme, mort, dans son salon. Un meurtre, figurez-vous !
Martha tressaillit.
— Un meurtre ? Mais c’est… une vraie enquête, Chef ! Depuis le temps qu’on en rêvait…
— Oui… heu… ne nous emballons pas, Martha. En réalité, le meurtre n’a pas encore été commis.


La joie de Martha retomba en même temps que son sourire. Si c’était là tout ce que son boss trouvait à imaginer pour la retenir davantage au bureau… Elle se laissa choir dans l’un des deux fauteuils en cuir lacéré par les ans, qui soupira en même temps qu’elle.


— Pas encore commis…
— Oui ! Mais un meurtre à élucider, quand même… Et s’il a bien lieu, pour un vieux détective comme moi, c’est une sacrée aubaine ! Le moyen de redorer le blason du Cabinet Templeton ! Ah ! C’est fantastique, Martha ! Je rajeunis, je bous…
— C’est parce que votre ventilateur est en panne, rétorqua la secrétaire d’un ton acerbe.


Templeton ignora la pique :
— Vous m’accompagnez, vous prendrez des notes, fit-il en bondissant dans la cage d’escalier, oubliant sa sciatique mais pas l’imperméable sans âge qu’il jeta par dessus son épaule. 13 rue de Waterloo !


Peinant à le suivre, la secrétaire fourrait calepin et lunettes dans son sac à main lorsqu’elle s’exclama tout à coup :


— 13 rue de Waterloo ? Mais c’est chez Rébecca !
Tout à son excitation, Templeton ne lui prêta aucune attention, préférant réviser la liste des tâches qu’il devrait accomplir : dénicher des indices, poser les bonnes questions, traquer la moindre brèche dans laquelle s’engouffrer… Autant de réflexes passés à retrouver car, force lui était de l’admettre, depuis le temps qu’il devait se contenter de filatures pour épouses suspicieuses, il s’était un peu rouillé. Mais là, ça allait dérouiller !


Tous deux s’engouffrèrent dans cette fin d’après-midi torride. Le manque d’air brouillait les idées, faisait tourner les têtes.


— On connaît l’heure exacte ? fit Martha en prenant place dans la vieille Volvo, hélas garée en plein soleil.
—18h11, précisa Templeton en consultant son poignet.
— Chef, soupira-t-elle, celle du meurtre.
— Suis-je bête…19h00 pétantes !
— 19…Mais c’est l’heure habituelle où…


Elle ne put terminer sa phrase : Templeton venait de lui poser une main sur l’épaule et la regardait droit dans les yeux.


— Une dernière chose, ma brave Martha. Vous allez devoir vous montrer courageuse. Pas question de défaillir si le sang gicle…


Le vieux détective sur le retour décocha un clin d’œil à sa secrétaire, puis enfonça la clé de contact dans le démarreur avec un sourire en coin. Il ne vit pas Martha lever les yeux au ciel.


Tandis que l’antique Volvo fendait à toute allure la touffeur oppressante de cet été naissant, une silhouette vêtue d’un caban sombre et suranné rasait les murs de la ville engourdie en psalmodiant d’étranges paroles : Abracadabra, à trois l’horloge de lui te délivrera. Dans son sillage, les volets des vitrines se déroulaient en grinçant et les fenêtres se muraient. Le jour avait beau décliner, les thermomètres ne cessaient de transpirer. Aucun nuage dans le ciel. Pas de brise. Rien qu’un soleil clinquant, dardant des rayons acérés sur le paysage asséché.


Rue de Waterloo, Templeton et Martha inspectèrent les lieux d’un œil méfiant. Plissements de fronts. Sourcils froncés. Parfait. Personne ne les avait suivis. La rue pentue était déserte ; une canette métallique dévalait le caniveau… Détail qui obséda Martha jusqu’à se transformer en certitude : quelqu’un avait shooté dans la canette. à plusieurs reprises, elle se retourna. Une présence. Elle ressentait une présence. Familière, même. Et hostile.


— Chef, tout ça ne me dit rien qui vaille. Je dois vous avouer… c’est chez une amie que…
— Allons, mon petit ! Vous irez chez votre amie après le meurtre. Vous ne voulez tout de même pas rater un meurtre. Un meurtre, bon sang, Martha, ça n’arrive pas tous les jours ! tempêta le détective en pressant d’un doigt nerveux la sonnette du numéro 13.
— Oui ? fit une voix que Martha connaissait bien.
— Nous venons pour le crime, annonça fièrement Templeton.
— Mais… vous êtes en avance de dix-sept minutes ? C’est très ennuyeux ! Puis-je vous demander de repasser dans un petit quart d’heure, à 19h00, pour être exacte ?
— Aucun problème : nous attendrons dans la rue, Madame.
— Parfait. Je veille aux derniers préparatifs, grésilla une dernière fois le parlophone.
J’espère que ce n’est pas une ruse pour dissimuler le cadavre, marmonnait Templeton en allumant sa troisième cigarette. Au loin, un train lacéra le silence de la ville accablée de chaleur. Le long du trottoir, la brave Martha faisait les cent pas, se demandant comment expliquer la situation au détective. Rébecca voulait le tuer. Ça semblait évident et elle en était bien capable : depuis des années, cet homme lui gâchait ses soirées du jeudi ; elle était si pointilleuse, Rébecca, si maniaque… Et avec ce ciel fiévreux, les gens devenaient fous…


19h00. Depuis cinq minutes, le doigt de Templeton effleurait la sonnette du numéro 13.


— C’est bon, Chef, vous pouvez y aller, c’est l’heure, annonça la secrétaire postée derrière le détective rénové. Mais faites attention, Rébecca est peut-être…
— Rébecca ? Mais comment connaissez-vous son nom ? s’étonna-t-il vaguement en appuyant sur le bouton.
— Mais c’est ce que j’essaye de…
— Montez, fit la voix du parlophone.


19h01. Martha et Templeton figés devant une double porte en chêne. Pas un bruit, pas un souffle au cœur de cet été déchaîné. Dans son dos, la veuve sentait des perles de sueur atteindre le bas de ses reins. Gai comme un pinson, son employeur se lissait la moustache tout en égrenant le répertoire de ses possibles entrées en scène ; il hésitait : Un meurtre à commettre ? Appelez Templeton !... Plus rapide que la police ; plus rusé que le meurtrier, Super-T !... Baissez votre arme ; je vous ai reconnu : vous êtes l’assassin !...


— Bonjour. Vous allez obtempérer et surtout vous taire, annonça d’emblée Rébecca en ouvrant la porte.


L’arme qu’elle braquait sur Templeton n’avait rien d’un pistolet à eau, pourtant plus indiqué par cette chaleur.


Médusée, Martha pénétra dans l’appartement à la suite de son patron. D’un geste sec de son poing armé, Rébecca leur désigna un canapé fleuri – celui sur lequel Martha prenait place chaque jeudi, mais l’heure n’était pas à relever l’ironie de la chose. Sur la table basse, un plateau chargé de petits fours et deux verres destinés aux rafraîchissements – jeudi oblige.


Assise, terrorisée, la secrétaire accrochait ses prunelles désespérées à celles, déterminées, de sa meilleure amie. Derrière celle-ci, une imposante baie vitrée diffusait une lumière irréelle car trop aveuglante pour une fin de journée. Seule la respiration saccadée de Templeton rythmait le silence.


— Mais enfin, Rébecca, pourquoi ? fit soudain Martha en plaquant les mains sur ses joues en feu. Tu ne vas tout de même pas le…
— Tais-toi ! Tout cela a assez duré et tu le sais ! mais toi, bien entendu, tu ne peux rien refuser. La preuve : tu es là, avec lui. Ma pauvre Martha, tu es tellement… Bon, je le tue et après nous dégusterons nos petits fours. Tranquillement…et à l’heure, cette fois-ci ! Plus jamais il ne gâchera nos…


Rébecca ne put terminer sa phrase. Dans son dos, sur la terrasse jouxtant le séjour, une silhouette drapée d’un vieux caban : d’un bond celle-ci surgit dans la pièce en brandissant son insigne de police.


Martha poussa un cri étouffé. Elle venait de reconnaître celui qui…
— Abracadabra, à trois l’horloge de lui te délivrera.

— Martha ? C’est l’heure, Martha. Vous allez encore être en retard à votre soirée du jeudi, fit Templeton en shootant par mégarde dans une des canettes oubliées sur le sol. Quel désordre ici !
— Mon mari…Mon… mari... bredouillait Martha, la tête sur le clavier de son ordinateur.
— Allons mon petit, on se reprend ! J’ai dit la formule magique ; vous pouvez y aller. Et ce rapport, il est terminé ? Il doit l’être en tout cas, vous tapiez si frénétiquement avant votre… malaise. Ah cette chaleur !
— Pardon… je… mon mari…
— Mari ? Quel mari ? (Templeton fronça les sourcils) Martha ? Ne me dites pas que vous avez recommencé à écrire une de vos histoires idiotes pendant les heures de travail ? Nous étions d’accord, pourtant…Faites-moi voir ce rapport... Tout de suite !
— …
— Elle. L’a. Fait ! Bon sang, Martha, je veux bien admettre que les enquêtes que l’on me confie ne soient pas follement intéressantes à taper, mais là, vous exagérez ! Vous perdez la tête, ma pauvre ! C’est la chaleur, c’est ça ? Tout le monde a chaud, Martha, tout le monde ! Vous n’avez qu’à utiliser un ventilateur, bon sang ! J’ai besoin d’une collaboratrice efficace, Martha, et c’est pour ça que je vous paie !
— Je suis désolée, Chef… je ne sais pas ce qui m’a pris. La chaleur… oui, sans doute, bredouilla-t-elle en dissimulant un regard hargneux.
— La chaleur, encore et toujours la chaleur… marmonna Templeton en parcourant les lignes tapées par sa secrétaire. Elle a bon dos, la chaleur…


Brusquement, il s’immobilisa. Devint écarlate. Martha comprit que la canicule n’y était pour rien. Lorsque son Chef explosa, elle n’avait pas eu le temps de se mettre à couvert ; il y eut des éclaboussures.


— Un meurtre ? Et le mien, en plus ? Vous ne manquez pas d’air, Martha ! Foutez-moi le camp ! Vous êtes virée. virée !

Il fait chaud. Trop. Martha a rendez-vous avec sa vieille amie et elle est en retard. Et Martha, un rien lui fait perdre la raison. Arrivée en bas de la cage d’escalier, elle fouille dans son sac à main, en sort d’une main tremblante une arme qui n’a rien d’un pistolet à eau. Un voisin la salue – arme bien vite rangée, elle a eu chaud – formule une remarque sur la canicule – Un temps à vous rendre fou, pas vrai ? – avant de s’éloigner.


L’immeuble est désert, se dit Martha en remontant l’escalier.

Fin ?


Maddy, avec la complicité de G@rp

vendredi 4 septembre 2009

Bientôt bientôt

Les chroniques suivantes:

Linda Newbery, "De pierre et de cendre"

Nicolas Ancion, "L'Homme qui valait 35 milliards"


En attendant, je lis je lis je lis et j'ai mille autres choses à faire mais je lis je lis tout le temps j'adore ça surtout dans mon lit en plein milieu de la journée ou très tôt le matin quand tout le monde dort ou quand il pleut ou qu'il fait froid ou dans ma voiture mais avec les essuie-glaces en action c'est plus rigolo ou en cachette dans la cage d'escalier vous devriez essayer de suspendre et votre pas et le temps entre deux étages ça donne des excuses pour ne pas faire tout le reste ("Je n'ai pas pu: je descendais l'escalier") point

Bon, je vous laisse mais je ne vous oublie pas.

Une pensée (négative, j'aimerais bien) pour un grabataire qui parviendrait presque à me gâcher mes lectures mais pas seulement et c'est un peu long - et ridicule - à raconter.
Une deuxième (positive forcément) pour l'autre bout du monde. La Norvège aussi.

vendredi 28 août 2009

Qui dort dîne




Qui dort dîne




Elle s’appelle Antonella et ça fait quarante-deux ans que ça dure. Elle est un peu folle mais personne n’en sait rien. Elle vit seule, dans un appartement au-dessus d’un bistrot aux vitres graisseuses. Chez elle, c’est étroit et vétuste mais ses talents de décoratrice ont fait des merveilles. Elle ne s’est jamais mariée parce que l’amour ne l’a jamais rencontrée. Ce sont des choses qui arrivent, elle se dit souvent, des vies sans amour. Elle n’est pas du genre à se plaindre pourtant. Des hommes, elle en a connu mais leur côté lubrique l’a toujours fait fuir. Les yeux de son oncle étaient lubriques. Elle le haïssait pour ça. Quand elle aidait sa mère à la cuisine, il surgissait sans prévenir et posait ses yeux sur elle puis sur les marmites et ses prunelles s’agrandissaient. Chaque fois, il s’invitait pour le dîner. Antonella, elle ne pouvait rien avaler. Un porc, cet homme ! À présent, il est mort et tout va bien.


Ce qu’elle aime par-dessus tout aujourd’hui, c’est cuisiner, préparer elle-même tout ce que les autres achètent préemballé au supermarché. Antonella, c’est la reine des pâtes feuilletées et des confitures faites maison. Quand elle le peut, elle prend plaisir à inviter ses amis à dîner. Elle apprécie beaucoup la compagnie des fins gourmets qui, comme elle, se régalent à petites bouchées de mets raffinés. Au village, certains seraient prêts à se damner pour goûter à ses carbonnades flamandes ou à ses flans au citron.


Elle est caissière chez Esso, Antonella. Service de nuit, depuis douze ans. Elle vend l’essence, des cigarettes et le Tiercé-magazine avec un sourire commercial qui fait la réputation de la station-service. Il y a aussi les cafés à emporter et les petits pains au chocolat qu’elle fait cuire derrière elle au petit matin, dans un grand four à air pulsé. Elle aime bien ; l’odeur, elle ne s’en lasse pas. Parfois, un client la drague gentiment, parfois un autre lui braque un peu la caisse. Ça ne la gêne pas trop, qu’on la drague et qu’on la braque – les temps sont durs au village et les femmes bien roulées assez rares - mais ce qu’elle déteste, mis à part les regards concupiscents, ce sont les gens qui ne se mouchent pas après avoir éternué et les enterrements par temps caniculaire. Elle n’a jamais pu s’y faire : les sécrétions nasales sur le menton ou dans le creux de la main, les robes noires, les bas nylon, la sueur du curé et la tarte aux abricots servie dans des assiettes en plastique, tout ça lui donne le tournis, à Antonella. Pourquoi ? Elle n’en sait rien. Le dégoût, comme l’amour, ça ne s’explique pas toujours.


Elle vient de terminer son service. Elle est restée un peu plus longtemps que d’habitude parce que l’employée de jour était en retard. Au village, quelqu’un est mort. Ça arrive souvent ; les gens ici sont vieux. Elle ne sait pas qui c’est. Des voitures sont garées devant le funérarium, au moins vingt. Elle reconnait des clients. Elle est bien élevée : elle veut présenter ses condoléances.


Un regard circulaire dans le hall noir de monde avant d’entrer. Elle cherche l’épicurien. Au village, tout le monde cherche l’épicurien mais personne n’a vraiment envie de le trouver. Il fait peur. C’est à cause de ses yeux. On dirait deux petits démons qui s’agitent autour d’un feu. Aux enterrements, toujours il est là, tapi dans un coin, un étrange rictus aux lèvres. On ne le voit jamais qu’aux funérailles, l’épicurien ; il vient pour la tarte qu’il mange comme un porc. Antonella le déteste, avec sa canne et sa barbe blanche. Il ressemble à Socrate. Il doit avoir mille ans. Si un jour, je devais tuer quelqu’un d’autre, ce serait lui, elle pense en donnant des poignées de mains. Des clients. Des vaguement anonymes. Ici, tout le monde se connait un peu. Dans quelques instants, la levée du corps, avant l’église, elle se dit en se frayant un chemin parmi les endimanchés. Elle le cherche, encore, du bout des yeux. Il doit être quelque part. Il est toujours là quand il y a un cercueil et un prêtre et, à force, la Bible, il la connait par cœur. Au village, il les enterre tous, les vieux, les jeunes, les pas si vieux que ça. Pour plaisanter, il dit souvent que c’est son métier, présenter des condoléances. Il dit, Vous y passerez tous et je mangerai la tarte aux abricots dans votre jardin sous votre tonnelle ! Après, il fait « Ah ! ah ! ah ! » et donne des coups de canne sur le bitume en se tenant les omoplates. Ça le fait rire, l’épicurien. Quel scandale ! Manger, boire, réciter la bible, il ne sait faire que ça. Les femmes, il a essayé mais il a dû renoncer à cause de ses défaillances. Les hommes aussi il a envisagé mais ça l’a dégoûté à force, alors il mange et se saoule, clame qu’il aurait dû naître artiste et qu’il mourra gras comme... comme un porc !


Devant l’entrée du salon mortuaire, elle aperçoit la veuve, une femme sans âge, plate et sèche, drapée d’une robe en nylon luisant. Antonella regarde ses jambes : elle porte des bas, en nylon aussi. Elle compte déjà s’éclipser discrètement parce que le défunt, elle le connaissait à peine. Il passait seulement à la station pour faire le plein. Il payait avec la carte. Jamais il ne rentrait. La veuve l’a vue, lui a souri tristement. Elle peut s’en aller.

Elle va s’en aller.

Un gémissement. Les têtes qui se retournent. C’est le fils, un géant de quarante-cinq ans. Le prêtre vient d’arriver alors il craque et sanglote, plié en deux sur la machine à café. Le silence et ses murmures, et puis les gerbes emmenées vers le corbillard avec des « Pardon, excusez-moi » chuchotés dans la torpeur. Dehors, un attroupement. Encore des endimanchés, sortis fumer des cigarettes.


Agitation dans le hall. Elle veut s’en aller. Elle passait seulement après le travail témoigner son soutien à la famille, à des clients qui connaissait Henry. Henry, c’est le défunt. À présent, elle sait qui c’est et elle est un peu triste, pas tant que ça. Il sourit sur la photo. Elle la voit, posée sur le cercueil. On ne voit que ça, le cercueil et la photo qui rigole. La veuve aussi, qui pleure dans un mouchoir.


Le prêtre bouscule Antonella. Il sent la transpiration, ne s’excuse pas. Elle ne croit pas en Dieu. Elle a idée de l’insulter mais elle s’abstient. Bruits de pas qui reculent sur le marbre noir. Laisser passer le saint homme. Autour d’elle, des chuchotis qui expliquent : pas d’église, pas de messe, un jour de plus aurait été insupportable, une absoute vite faite au funérarium.

Il fait chaud. Bien trop chaud. Et il y a cette odeur…

Elle a encore le temps de traverser le petit hall, présenter des condoléances embarrassées à la veuve plate et quitter cette fournaise. Les gens suffoquent, s’épongent le visage. Elle y va, coupe la parole au curé… La femme tressaille, la remercie en s’agrippant à ses épaules, Merci merci mais il ne fallait pas. Il détestait les fleurs... Il y en a bien trop. Antonella est confuse, honteuse : des fleurs, elle n’en a pas apporté. Un autre silence, des silhouettes qui avancent, des têtes qui se redressent et la veuve qui replonge son visage dans son mouchoir en marmonnant, Vous avez bien fait de venir aujourd’hui. Hier, ça sentait tellement que l’employée a voulu nous évacuer. Vous imaginez ? Une évacuation ! C’est à cause des transfusions, vous comprenez… L’odeur est immonde avec les transfusés et il y a cette chaleur… On ne soude plus les cercueils comme autrefois, c’est interdit. C’est pour ça qu’on l’enterre maintenant. Tout de suite. Vous vous souvenez comme il sentait bon ?... Vous aimez la tarte ? Oui, c’est ce qu’Antonella répond sans savoir à quoi elle répond exactement. Après, la veuve l’attrape par le bras et l’entraîne dans la petite salle ouverte et encaissée entre les deux salons funèbres. Henry ne voulait pas de messe de toute façon. Le bon Dieu l’accueillerait tout aussi bien ici. Deux croque-morts déplacent le cercueil. Les roues du charriot grincent.

Silence.


C’est joli, se dit Antonella, on se croirait à l’église. Elle n’aime pas les églises mais c’est joli quand même. Il y a des chandeliers dorés et des anges suspendus aux murs de brique, des coupes en or aussi et puis un bouquet de fleurs de chaque côté de l’autel en acajou. Du vrai acajou. On est mieux ici qu’à l’église, fait Antonella en donnant une tape amicale sur l’épaule de la veuve qui se lamente quand le curé, les mains posées sur le pupitre, dit de sa voix caverneuse et solennelle, Le Seigneur a décidé de reprendre celui à qui il avait donné un jour la vie… Vous qui l’avez connu, souvenez-vous… Le Seigneur est mon berger… Il était votre bonheur… L’évangile selon Saint Luc… Heureux, vous qui avez faim maintenant, car vous aurez de la nourriture en abondance… Gloire à toi Seigneur Jésus…


Derrière, dans le hall transformé en chapelle, des reniflements, un enfant qui gémit, quelques soupirs. Il fait chaud. L’employée a fermé la porte sur la route pétaradante. Tout le monde est debout, sauf la veuve. Sa tête est penchée vers le cercueil, un petit geste de désespoir mêlé de résignation. Antonella trouve que c’est petit, un cercueil. Elle se demande comment le défunt y tient.


Elle s’ennuie déjà. Le prêtre transpire, s’éponge le front, chante et parle du Seigneur. Une histoire quand il était petit. Elle ne comprend pas. Elle ne savait même pas que Jésus avait été petit. Puis elle se souvient qu’on l’avait mis dans une crèche. Elle se trouve bête. Elle l’est, un peu, mais elle ne s’en soucie pas trop. Elle a envie de rentrer, faire des confitures à la fraise et dormir toute l’après-midi. Un coup d’œil vers la rangée de droite. L’épicurien est là. Forcément. Il s’est assis. Quel toupet ! Il se masse le ventre avec la main gauche. Il a faim. Tout le temps. Comme son oncle… C’est indécent. Sa main droite caresse la canne de haut en bas. Un scandale ! Tout le monde le regarde en coin. Personne ne caresse une canne comme lui. Antonella a envie de le gifler ; il le mériterait. Quand il éternue, elle se fige, agrippe ses deux démons avec ses prunelles. Il la toise en s’essuyant le nez du revers de la main. C’en est trop ! Elle se lève pour aller prendre l’air. Dans la rue, une voiture jaune citron promène une vieille chanson et disparait au carrefour. Un avion silencieux rampe dans le ciel bleu. La voix du curé assourdie puis expectorée sur la chaussée. Antonella se retourne et voit la porte en verre se refermer. L’épicurien. Il est là, dehors. Ses yeux. Elle ne voit que ses yeux aveuglés de soleil et elle pense, Il a faim ; je voudrais qu’on l’enterre. Il s’avance. Elle recule. Il dit, J’ai faim. Elle répond qu’il fait chaud. Il avance encore. Un pas et puis un autre. Sa respiration… grasse et insistante.

Elle a cinq ans ; c’est le diable qui s’approche.

Du temps qui passe. Plusieurs minutes. Des heures on dirait.

Le vent levé, timide. Au coin de la rue, l’épicière lève son volet et se signe. Le cortège, déjà, se met en branle. Antonella ne les a pas entendus sortir du funérarium. Il y avait l’épicurien, et le silence. Ses yeux aussi. Elle avait peur alors elle n’entendait plus rien. Elle s’imaginait les crever et partir en courant.


Marche funèbre, pas qui résonnent sur l’asphalte, circulation arrêtée et le temps, encore lui, pressé d’en finir avec cet enterrement et emmenant Antonella, bien malgré elle, chez la veuve plate. Tonnelle. Soleil. Chaises de jardin. Rayon de soleil vertical. Assiettes en plastique et tartes aux abricots.


Elle aimerait rentrer. Elle ne peut pas. La veuve l’appelle à l’aide, Antonella, ma chère, vous pourriez découper la tarte ? Elle dit, Oui bien sûr et s’exécute à la table de la cuisine en évitant du regard le ballet des silhouettes à la mine de moins en moins navrée. Plus rien ne peut arriver : Henry est sous terre et rira jusqu’à la fin des temps. Des vestes tombent, des cravates se dénouent. Il est tôt, même pas 11 heures mais les silhouettes ont faim et soif, surtout soif. La bière coule, se mêle au vin, et aux émotions. La veuve rit à gorge déployée dans le jardin. Le vin et ses vertus… Nouveau fou rire, tonitruant. Antonella entend et se crispe. Dans sa main, le couteau. Portions de tartes happées par des gens débraillés aussitôt aspirés par l’été. On est mieux au jardin, ils clament sans dire merci. Toute la misère du monde, elle se dit en avalant quelques gorgées d’un vin tiédi. Les gens meurent pour nous aider à oublier toute la misère du monde. Encore quelques gorgées. Il y a des gens qui meurent de faim mais ils se goinfrent de tarte aux abricots !


Surgi des toilettes adjacentes à la vaste cuisine en chêne clair, l’épicurien se dirige vers les présentoirs à tartes, vers Antonella. Il boîte. Sa canne l’aide à peine. Ses yeux… elle se cramponne à ses yeux. Pour les faire disparaître. Il fait chaud. Il avance. Sans détourner ses démons.


Il fait chaud, tellement chaud. Il n’est même pas midi. Il progresse. Ses yeux. Le couteau. Les rires de la veuve. La tarte. Le couteau. Ses yeux ses yeux ses yeux. Plus rien ne peut arriver. Henry est dans le caveau. Les malheurs sont bagatelles aujourd’hui. Des malheurs, elle en a eu son lot, Antonella. C’était il y a longtemps tellement longtemps qu’elle n’en parle jamais, qu’elle a oublié, qu’il ne sert à rien de raviver les souvenirs. Oublié, elle avait oublié…


Oublié ces yeux-là. Les yeux gourmands.


Sur une portion de tarte ramollie, il pose sa main. Il dit, J’ai faim.
J’ai peur, je suis dégoûtée, elle dit, bredouille en pressant le couteau.
On doit tous y passer. C’est comme ça. Il ne faut pas avoir peur, mon petit, il fait en donnant un léger coup de canne sur le carrelage. Je voudrais manger.
Hier soir, je n’ai pas dîné.
Je ne suis pas votre petit, elle crie en levant le couteau bien haut.


Silence et chaleur. Le jardin semble bien loin. Antonella n’entend plus. Même les rires de la veuve se sont estompés, brouillés par la magie de ce vin qui s’insinue dans ses veines.


Heureux êtes-vous si les hommes vous haïssent, s’ils vous rejettent, vous insultent et disent du mal de vous… Réjouissez-vous quand cela arrivera et sautez de joie, car une grande récompense vous attend dans le ciel, il murmure en s’effondrant. J’ai faim, il ajoute.



******

- Qui dort dîne, elle dit au policier qui lui passe les menottes dans le salon décoré de plantes et de vases de Chine.


- Vous pouvez répéter, madame ?
- Qui dort dîne.
- ???
- Il avait faim. Ce porc avait tout le temps faim.
- Il ne dort pas ; vous l’avez tué. Vous êtes en état d’arrestation…

Dans les rues ensommeillées du village, une voiture de police promène Antonella puis disparait à un carrefour. Chaleur, torpeur et silence. Antonella, personne ne l’a jamais revue. Les gens se sont interrogés un temps sur son passé sans jamais avoir d’explication. Ils ont cherché l’existence de cet oncle, mort dans d’étranges circonstances puis ils ont oublié. D’autres malheurs sont venus. Il en vient toujours. On raconte qu’elle a été libérée quelques années plus tard pour conduite exemplaire.


Au cimetière, il y a une tombe que personne n’a jamais entretenue, celle de l’épicurien. Sur la pierre, une canne en marbre ébréché et une inscription taguée sauvagement « La gourmandise est un vilain défaut ».



Maddy (pour Alain qui n'en voulait pas, un soir de juin)